Ils s’appelaient Antoine de Léocour et Vincent Delory. Du pays de France. Et ils avaient vingt-cinq ans, l’un et l’autre. L’un était venu à Niamey pour y convoler en justes noces avec sa fiancée nigérienne. L’autre, parce que ‘‘les copains d’abord’’, l’y avait rejoint pour l’accompagner à cet instant béni de sa vie. Ce soir-là, au coin d’une table à l’entrée du restaurant ‘‘Le Toulousain’’, à quelques encablures du Palais présidentiel, leurs cœurs étaient à la joie. C’est alors qu’ils furent empoignés, emmenés et exécutés par des idéologues tueurs. C’étaient les 7 et 8 janvier 2011. Fin du rêve. Non point par le fait d’un tremblement de terre, mais par le fait de l’homme, seul être capable de rêver et de souhaiter que se réalisent ses rêves les plus bleus. Et c’est lui qui se permet de tuer d’autres hommes avec leurs rêves bleus.
Même après ce constat flagrant de la main de l’homme actionnant le malheur le plus total, la question peut se poser et se pose encore de savoir de quoi relève la fin du rêve de Niamey. Relève-t-elle du hasard ou de la nécessité ? Mais que veulent dire hasard et nécessité ? Ces deux concepts peuvent se placer sous le couvert de tous événements produits par l’homme ou par quelque force de la nature, manipulés par Dieu ou le sort ou le destin. Car lorsque l’on évoque le hasard ou la nécessité, c’est toujours pour écarter la responsabilité de l’homme ou pour l’amoindrir. L’homme, dans ces affaires tragiques, n’est que l’instrument ou la victime du destin. Les Haïtiens, qui ont subi de plein fouet le récent tremblement de terre dans leur pays, n’y pouvaient rien : c’était le destin qui avait frappé. Aveuglément, comme toujours. Quant à ceux d’entre eux, qui étaient absents, c’est, bien entendu, le destin qui les avait épargnés, ‘‘par hasard’’. Arbitrairement, comme toujours. Dieu, qui était aussi au départ de notre essai de définition, vient de disparaître comme par enchantement, tant il paraît inconcevable de mettre le malheur au compte de Dieu, toujours conçu comme omniscient, amour et miséricorde, beauté et bonté. Dieu innocenté, l’homme déresponsabilisé, il reste le destin. Sous son joug, l’homme se retrouve instrument ou victime malgré lui, chose vulgaire manipulée à sa guise par le sort, le hasard, la nécessité, les forces aveugles. Si l’on retient l’hypothèse Dieu, il faudra nécessairement évacuer les déterminants ‘‘aveugle’’ et ‘‘arbitraire’’ que l’on ne saurait accoler, sans contradiction dans les termes, à Dieu omniscient. Déjà sans cela, on se prend un peu les pieds dans les pédales. L’évocation des facteurs supra, dont l’homme est résolument exclu, commence à ressembler à une faribole.
Et si la vérité était justement qu’il n’y a ni hasard ni nécessité ni tout le reste, mais l’homme seul à bord, seul être doué de la volonté la plus forte, doublement éclairée par le niveau le plus élevé d’intelligence et de conscience sur terre ! De toute façon, si l’on arrive à démontrer que l’homme n’y est strictement pour rien dans le tremblement de terre d’Haïti, que son mésusage constant de la nature n’a contribué en rien à provoquer ledit tremblement, il restera définitivement établi que c’est l’homme et lui tout seul qui, volontairement, intelligemment et consciemment, a brisé le rêve de Niamey. Il faut éviter de penser, contre l’évidence, que l’homme est une chose sans pouvoir sur les choses, que c’est toujours, peu ou prou, ‘‘Dieu le veut’’, ‘‘inch Allah’’, ‘‘fiat’’. L’homme est à la barre. Il n’est pas la girouette, il est le vent. En dehors des circonstances de ma naissance, tout le reste m’est donné à orienter et à contrôler de par ma volonté, mon intelligence et ma conscience. C’est moi qui ai créé plusieurs conceptions de Dieu et trois religions du livre que je fais s’entrechoquer ou s’ignorer à volonté, dont je me sers à volonté pour élever ou abaisser l’homme, mon semblable, au nom de Dieu qui ne m’a rien demandé. C’est moi qui aime ou qui tue (car le non amour entraîne la mort), qui élève ou qui abaisse. C’est moi. Et c’est parce qu’un jour, nous parviendrons à cette conviction, qu’il n’y aura plus Antoine et Vincent lâchement assassinés, qu’il n’y aura plus une Nigérienne – Awa, Aïcha ? – au regard vide à cause du lâche assassinat de son fiancé.
Puisse le rêve brisé de Niamey aider l’homme à retrouver le chemin de la dignité de l’homme, dignité de l’homme dans l’ordre de sa responsabilité totale à créer le beau et le bien.
Chronique de Roger Gbégnonvi : Niamey et le rêve brisé
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25 janvier, 2011
Dans Manchette
2 commentaires
URL TrackBack Le 27 janvier, 2011, de Souza Sébastien a dit :
Sacré Mr Gbègnonvi! Toujours égale à lui-même. Virtuose de la plume et de la pensée. Je lui tire mon chapeau.
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