Le journaliste rapporte : ‘‘L’un des malfrats s’écoule en marmonnant quelques mots que certains pensent être le nom de sa fille’’. Dans le brasier instantanément allumé au petit matin ce 3 novembre 2010 pour brûler vifs deux jeunes gens qui venaient de sectionner le bras à une dame afin de lui prendre son sac, au milieu de la fournaise de bric et de broc, noire du noir intense des pneus enflammés et rouge de la flamme crépitante de toutes sortes de combustibles ramassés à l’entour et arrosés d’essence pour faire bûcher ardent, ce fut le seul moment de grâce, le seul moment où l’homme s’exprima et non point la bête : il marmonna le nom de sa fille avant de rejoindre dans les flammes son compagnon ‘‘complètement calciné’’.
Il marmonna le nom de sa fille. Ce jeune homme (connu de la foule qui a reconnu le nom de sa fille) avait donc un cœur d’homme et des sentiments de père responsable. Que se sera-t-il donc passé pour qu’il ait été prêt à rendre orpheline quelque autre petite fille ? On imagine sa misère dans la masure qui leur tient lieu de maison, à lui et à sa ‘‘petite famille’’, comme l’on dit ici. Il a peut-être perdu son emploi de gardien de nuit à quinze mille f CFA mensuels irrégulièrement payés. S’établir vendeur d’essence de contrebande ? C’est possible, mais sa femme ‘‘je-couture’’ qui n’a jamais travaillé et lui-même n’ont pas le moindre capital. Se faire conducteur de taxi-moto ‘‘comme tout le monde’’ ? Mais encore faudrait-il avoir une moto pour se glisser dans l’univers hirsute et virevoltant des zémidjans. Que faire pour soigner sa fille malade ou pour assurer ses frais de scolarité ? Parce qu’il pense que sa fille a les mêmes droits que de nombreuses autres petites filles à Cotonou qu’il voit heureuses et souriantes à pleines dents. Que faire pour que sa fille soit du nombre ? Dans ce pays où les scandales financiers au sommet de l’Etat s’enchaînent sans responsables ni coupables, dans ce Cotonou où les braqueurs de grosses cylindrées deviennent nécessairement riches quand ils n’ont pas été abattus par la police, que risque-t-il en s’en prenant à une femme dans la rue au petit matin ? Rien ! La vindicte populaire ? Ce n’est pas à cela qu’on pense quand la nécessité vous pousse à tenter votre chance parce que tout est perdu fors une mince possibilité de survie. Il tente sa chance. Pour garantir le succès, il se fait prendre sur sa moto par un ami un peu moins miséreux que lui. Savaient-ils d’avance qu’au bout de l’opération ils trouveraient dans le sac de la dame neutralisée 500.000 f CFA à se partager ? Si oui, ils connaissaient donc bien la dame, ses habitudes commerçantes et qu’elle est une tôt-levée, et qu’elle sort toujours avec pas mal d’argent. S’il se trouve, ils s’en seront pris à une personne qu’ils ont souvent appelée ‘‘tantie’’ avec beaucoup de gentillesse et qui leur a parfois fait ‘‘un geste’’, leur est venue ponctuellement en aide pour le repas quotidien. Ils s’en seront quand même pris à elle. On connaît la suite : bras sectionné, vindicte populaire actionnée.
Ces gens – les deux jeunes gens et la foule infernale – ne sont pas méchants volontairement, si l’on en croit du moins Socrate. Disons, pour rester avec Socrate, que ces gens auront été poussés à bout par une situation politique et sociale de très grande permissivité, où la misère ambiante et croissante n’empêche pas certains dirigeants de s’en mettre plein les poche sur le dos du peuple dont ils son censés défendre les intérêts. Les deux jeunes gens auront été poussés par la misère. La foule infernale (qui les a reconnus) aura été collectivement poussée par toutes sortes de frustrations et, notamment, par la conviction que les commissariats de police ne font pas leur travail puisque les malfrats qu’on leur remet reviennent au bout de quelques jours ‘‘nous narguer’’. Autant donc se faire justice soi-même.
Ces malfaiteurs dissous dans le feu et cette foule dissoute dans la nature propulsent notre pays sur les rives de l’anarchie, sur les rives de l’enfer. Au bord de cet enfer, il nous reste paradoxalement la petite plage d’espoir offerte par l’un des malfaiteurs, l’ultime cri d’amour envoyé à sa fille. Pour quelle grâce et pour quel paradis promis, si cette petite fille était le Christ, l’innocence pendue et suspendue entre deux voleurs ? Devons-nous reconnaissance à l’un d’eux pour l’espoir d’amour sur les rives de l’enfer à Cotonou ?
7 commentaires
URL TrackBackBravo pour cet essai hors des rédactions habituelles.Sans vouloir rentrer dans le côté poétique,et ô combien rassurant pour les familles touchées dans leur chair,permettez-moi une suite:
-un proverbe africain dit: »L’espoir est le pilier du monde. »,auquel Honoré de Balzac répond: »L’espoir est une mémoire qui désire ».
Eh bien moi,je ne désire qu’une chose:que cela ne se reproduise plus !Que la Police et la Justice fassent leur travail….La prévention et l’éducation existent aussi !Je sais ,j’en demande trop puisque nous sommes dans une DEMOCRATIE SANS SECURITE apparente….
Il faut absolument remettre de l’ordre dans nos valeurs !C’est la priorité des priorités:la sécurité intérieure….
Mais attention,Mac ARTHUR a aussi dit: »Pour réussir il faut un rêveur,un commerçant et un salaud. »
Vous,Moi et……………………….
Belle illustration! Merci M. GBEGNONVI! Et que le commun de nos compatriotes comprenne votre message si important.
Je persiste: »Encore bravo pour votre chronique qui,bien entendu,n’excuse personne,mais a un parfum d’humanisme dont nous avons bien besoin…
S’agissant des « Rives de l’enfer de Cotonou,j’ai un rêve(1)celui d’aller,dans nos quartiers en difficulté,rencontrer la population avec nos meilleurs professionnels de la Gestion Urbaine de Proximité (G.U.P.).
Comment ?Avec une idée forte qui a fait ses preuves sous d’autres cieux:
- »Autant de prévention que possible,autant de répression que nécessaire ».
Le rapport à la limite,à la regle, à la loi;c’est toute une éducation avant une quelconque formation!
(1) »Comment penser le monde si on ne sait pas le rêver »Denis Roche.
On ne peut qu’acquiescer à ce recit poignant, quoique dramatique. La vindicte populaire, c’est la solution de la facilité. Même si on sait que nos commissariats sont des repères de policiers ripoux. On aurait pu tout au moins se contenter de leur rendre oeil pour oeil dent pour dent. Quel besoin de les immoler?
Dans un pays qui se respecte on aurait recherché les responsabilité dans ce meurtre collectif et puni les coupables. Même si on n’en attrape qu’une partie. Imaginez qu’il y ait méprise en la circonstance ou encore des facteurs atténuants pour ces malfrats sacrifiés gratuitement et sans procès…
« MANK »…je suis d’accord avec vous!
L’aboutissement de la démocratie est le projet humaniste.avant d’y arriver il va falloir affirmer notre DEMOCRATIE qui,aujourd’hui,si elle est bien de nécessité(1 stade:vivre..) n’est pas encore de liberté(pleine:2 stade…) ni de souveraineté(3 stade…).
Le prochain Président a bien du pain sur la planche!Souhaitons qu’il soit un HUMANISTE convaincu…lui-mème.A suivre.
Bravo encore une fois à la chronique de Roger Gbégnonvi, on aimerait voir plus ce genre d’opinion …
Un pays dans lequel la population se fait justice, est un pays dans une situation grave. Où est la justice ? Où est la sécurité ? Qu’est-ce qui peut empêcher la situation de déraper ?
Pour certains, c’est excusable de brûler des meurtriers. Mais brûler pour un vol de moto ? Ou pour un vol de mouton bon sang ? Les assassins n’ont-ils jamais été brûlés par une cigarette, pour savoir à quel point mourir par le feu est une mort atroce ?
Qu’ont les gens dans la tête, quelle haine les pousse à cela ? Pensent-ils aux familles des voleurs brûlés ? Que le voleur était peut-être ivre, endetté, tout simplement désespéré ?
Le Bénin est le théâtre de tellement d’injustices, que la population finie par être excédée. Et a la haine. La tension, la haine est palpable. Et cela, c’est très dangereux. Car si on brûle le voleur de mouton, qu’est-ce qui nous empêche de brûler notre voisin, l’ethnie d’en face, le camp politique d’en face ?



Pas d’accord avec cette chronique qui se veut du moins partisane; de tout temps, en tout lieu, il existe des malfaiteurs. Sous tous les cieux, qu’il fasse bon vivre ou non, il y a de ces mécènes qui sèment la zizanie. pourquoi encourager ces méchants soit disant que le gouvernement (semble t-il)s’en met plein les poches? Et cette dame à qui on a sectionné la main est elle coupable d’être lève tôt pour faire ses affaires? Elle veut aussi par sa manière rendre heureuse sa petite famille. Nous devons décourager ces voleurs qui n’ont plus de coeur; cela pourrait arriver à votre épouse, fille ou soeur M. Gbégnonvi partout dans Cotonou où on ne peut plus circuler librement sans crainte. Eh oui, la vie est ainsi faite… qui tue par épée, périt par épée. je ne souhaiterais par voir cette scène obcène mais suis d’accord pour qu’on les mettent hors d’état de nuire et que cela serve d’exemple pour les prochains aventuriers…. a bon entendeurs…..