Dans son ouvrage ‘‘L’Afrique est mon combat’’ paru en 2009 aux Edition L’Archipel, Bruno Amoussou nous offre, à la page 12, ses lignes qui donnent à penser que son sourire s’est fait grinçant tout en restant fidèle à son trait distinctif, l’ironie. Lisons ces lignes :
‘‘Le culte des morts est si bien ancré dans nos mœurs que chaque séance du Conseil des ministres débute par l’observation d’une minute de silence à la mémoire des personnalités disparues ou de leurs proches. Membre du gouvernement, j’ai tenté d’y mettre fin. En vain.
Avec le temps, ce culte a connu ses travers et a engendré une industrie mortuaire qui occupe une place importante dans notre économie. En vivent les gestionnaires de morgues et de corbillards, les usines textiles, les importateurs et distributeurs de tissus, les couturières, les coiffeuses, les producteurs et les distributeurs de boissons alcoolisées ou non, les ateliers de barres de glace, les transporteurs de marchandises et de personnes, les loueurs d’appareils de sonorisation, les reporters vidéo, les photographes, les fanfares, les orchestres de musique moderne et traditionnelle, les gestionnaires de bâches, les traiteurs, les tenanciers de débits de boissons.
Ainsi se sont établies de véritables entreprises de pompes funèbres dont le slogan publicitaire pourrait être : laissez de substantielles économies et mourez en paix ! Au Bénin comme dans certains pays africains, il est plus cher de quitter ce monde que d’y entrer’’.
Voilà ce qu’écrit, presque sarcastiquement, Bruno Amoussou. On regrettera que sa liste ne se soit pas terminée par etc. Elle est en effet loin d’être exhaustive. Il manque, par exemple, ceux qui peuvent désormais implanter la morgue à domicile dans n’importe quel village, fût-il sans électricité, sous forme d’un féerique quadrilatère de verre appelé ‘‘baie vitrée’’, à l’intérieur duquel la température créée est celle de l’hiver canadien ou à peu près (dans nos cultures où la paix se dit fraîcheur, on s’arrange pour que le mort bénéficie de la ‘‘fraîcheur éternelle’’ déjà sous nos yeux) ; il y a aussi les mairies, les préfectures, les chefs de quartier, payés pour autoriser que les rues et ruelles soient illégalement fermées à la circulation et transformées, parfois toute une semaine, en vastes restaurants pour repas funéraires festifs et plantureux. Et quelles entrées budgétaires feraient télévision radio nationales sans les annonces nécrologiques ? A quelles intentions les prêtres catholiques toucheraient-ils honoraires et feraient-ils quête s’il n’y avait pas les commémorations des morts d’il y a un siècle, un demi-siècle, un quart de siècle ? Et ne faudrait-il pas mentionner également la grande modernité apportée par les ‘‘camions frigorifiques’’ comme pour faire pendant à la ‘‘baie vitrée’’ ? Ces immenses services traiteurs roulants sont devenus le nec plus ultra de celui qui veut montrer qu’il a de la classe et que celui qu’on a enterré à l’instant ou il y a cinquante ans lui est cher et avait peut-être aussi de la classe. Et les gardiens ‘‘suntrev’’ recrutés pour veiller à tout ? Et comment oublier les incontournables ‘‘faiseurs de pluie’’ qui pourraient gâcher la fête en provoquant sur les lieux une pluie impromptue ? Il faut les ‘‘intéresser’’, c’est-à-dire les payer pour qu’ils empêchent le ciel de pleurer, etc., etc. Entre parenthèse, on signalera qu’en cas d’inondation ou de sécheresse graves, ces ‘‘faiseurs et défaiseurs de pluie’’ disparaissent au profit de ce que Axelle Kabou appelle ‘‘l’espoir d’une intervention étrangère’’ dans son livre célèbre ‘‘Et si l’Afrique refusait le développement ?’’ Nos gens de pluie et de non pluie ne sont performants que pour démontrer leur puissance, c’est-à-dire leur nuisance. Puissance prédatrice. Puissance de mort dans le cadre ancestral de l’ ‘‘industrie mortuaire’’ d’un Bénin qui s’acharne, lui aussi, à refuser le développement.
La parenthèse fermée, disons que la question de l’exhaustivité de la liste de Bruno Amoussou devient parfaitement dérisoire, superfétatoire, eu égard à ‘‘la vérité, l’âpre vérité’’ que son texte livre sur une mentalité dégradée et décadente, rongée par le refus du développement et qui fait son choux gras des morts et de la mort. Le gouvernement, la religion, les média, tout le peuple en vit, et nul ne semble s’apercevoir que le pays en meurt.
9 commentaires
URL TrackBackC’est vraiment triste cette façon que nous avons dans notre pays de célébrer la mort, un vrai facteur d’appauvrissement. Et au fil des ans loin de diminuer en amplitude,cette pratique prend de l’envergure. Vu qu’un changement de mentalité n’est pas prêt d’émaner du peuple, il serait bien que nos dirangents prennent des mesures pour interdire ces genre de pratique.
Très intéressant cet article.
Une question me vient à l’idée: Le conseil des ministres adresse-t-il une quelconque prière à Dieu au demarrage? Je suppose que oui.
S’il y a une chose qui me révolte dans ce culte des morts c’est bien la fermeture de la circulation sur certaines grandes artères. Et je suis plus que surpris que les mairies autorisent autorisent cela.
Autre chose que je ne comprend pas: Les motards de la police qui accompagnent les corbillards de n’importe qui. Woaw, nous en faisons trop pour les morts. Ce sont les vivants qui font le développement.
Cher Monsieur Gbégnonvi,
reprenez avec Axelle Kabou les propos que l’occident vous envient « Et si l’Afrique refusait le développement ». J’aurais souhaité avoir le courage de dire une tele phrase mais mes origines tant géographiques qu’intellectuelles me l’interdisent.
L’Afrique ou les Afriques ont leur réalités qu’aucun costume-cravate ne peut changer. redonnons de la valeur à ce que font les nôtres et faisons leur des propositions qu’ils adopteront à coup sûr si nous les convainquons de la pertinence de nos orientations.
Il est en effet malhonnête d’observer une minute de silence à la mémoire de certains citoyens comme si les autres disparus n’avaient aucune valeur. On peut ne citer personne et observer une minute de silence à la mémoire de tous les citoyens disparus au cours de la semiane écoulée.
Pour en revenir au discours de l’auteur on peut dire que c’est une méconnaissance des réalités du mode production voulant que périodiquement on détruise les surplus, qui lui fait croire qu’il s’agit d’une « mentalité dégradée et décadente, rongée par le refus du développement ».
Ami, quand tu décris ta réalité en ces termes, comment veux-tu que ceux qui te considèrent comme un invité surprise au concert des humains la décrive ?
Il est bon de discourir, mais il est encore préférable d’éavluer la portée de son discours avant de le livre à autrui.
Cher Monsieur Gbégnonvi,
Reprenez avec Axelle Kabou les propos que l’occident vous envient « Et si l’Afrique refusait le développement ». J’aurais souhaité avoir le courage de dire une telle phrase mais mes origines tant géographiques qu’intellectuelles me l’interdisent.
L’Afrique ou les Afriques ont leurs réalités qu’aucun costume-cravate ne peut changer. Redonnons de la valeur à ce que font les nôtres et faisons leur des propositions qu’ils adopteront à coup sûr si nous les convainquons de la pertinence de nos orientations.
Il est en effet malhonnête d’observer une minute de silence à la mémoire de certains citoyens comme si les autres disparus n’avaient aucune valeur. On peut ne citer personne et observer une minute de silence à la mémoire de tous les citoyens disparus au cours de la semaine écoulée.
Pour en revenir au discours de l’auteur on peut dire que c’est une méconnaissance des réalités du mode production voulant que périodiquement on détruise les surplus, qui lui fait croire qu’il s’agit d’une « mentalité dégradée et décadente, rongée par le refus du développement ».
Ami, quand tu décris ta réalité en ces termes, comment veux-tu que ceux qui te considèrent comme un invité surprise au concert des humains la décrive ?
Il est bon de discourir, mais il est encore préférable d’évaluer la portée de son discours avant de le livre à autrui.
Bien vu, bien dit! Et c’est dommage pour nous et les générations africaines à venir.
Nous devons donc faire quelque chose. Combien de fois j’aimerais devenir »Zoro-Le Justicier » pour une vindicte personnelle contre ces mœurs qui nous arrièrent: me transformer en super chauffard pour écraser les envahisseurs de rue pour telle ou telle cérémonie, troubler tel ou tel enterrement fait en grandes pompes…
A mon avis, le cult des morts tel que décrit est de loin la première source de corruption dans notre pays.Vient en second les questions foncières. Les potentiels candidats à la présidentielle de 2011 devraient nous proposer leur vision du développement de notre pays au regard de ces deux maux et des pistes pour nous en sortir.
Il est effectivement urgent d’encadrer intelligemment les cultes des morts devenus une industrie du profit à tous les niveaux. Il est vrai que nous ne devons pas copier d’autres pratiques et que l’Afrique a certaines valeurs humaines à sauvegarder, mais les obsèques au Bénin deviennent un fléau; ce serait bien de limiter les condoléances à l’église et au cimetière; seule la famille peut se retrouver à la maison; proscrire le système des » enveloppes » serait une bonne chose si on limite déjà les condoléances à l’église et au cimetière
A la source de cela, la peur du quand-dira-ton. Chose qui souvent pousse le Béninois à agir contre son gré. Une société conservatrice, oppressive, où il ne fait pas bon avoir une opinion discordante. Personne ne veut être la brebis galeuse, alors tout le monde met la main à la poche et se soumet au racket général. Même si tous s’accordent sur la cherté des cérémonies.
Il faut des gens qui expriment leur désaccord, c’est à ce prix que les choses changeront.



cette triste réalité m’a toujours fait réfléchir. lorsque rarement, dans une famille, l’un des membres choisit de ne pas faire, ni tapage, ni gaspillage d’argent pour célébrer un mort, il est traité de tous les noms.nous pleurnichons tout le temps qu’il n’y a pas d’argent, que les temps sont dûrs, mais nous faisons tout pour avoir les moyens pour organiser des cérémonies ruineuses. même s’il faut vendre des biens. à mon avis, à défaut d’une prise de conscience collective, le législateur doit agir.merci monsieur le professeur.