Pour soutenir un ami enterrant un des siens, le petit convoi s’ébranle de Cotonou le vendredi qui a précédé la Pentecôte pour n’y retourner que le mardi qui l’a suivie. Quatre jours pleins de voyage dont on a profité pour se faire les hôtes impromptus et bienvenus de vieilles connaissances tout le long du trajet jusqu’aux portes de Savê. Une randonnée funéraire que se sont offerte quatre retraités pour combler, comme à l’accoutumée, une fin de vie devenue sans objet et sans distraction digne d’estime. Rien que de très normal lorsque l’on considère que les gens se défoulent ainsi tous les week-ends. A fortiori un week-end long !
Rien que de très normal jusqu’à ce que l’on considère que sur les quatre randonneurs funéraires, trois étaient des enseignants à la retraite. Et pourquoi pas ? Oui, mais quand les choses se gâtent, c’est lorsque la réflexion s’en mêle, cette réflexion qui, à l’instar de ‘‘la folle du logis’’ qu’est l’imagination selon La Fontaine, s’en va se nicher où on l’attendait le moins pour donner, par exemple, le raisonnement suivant, raisonnement que l’on prendra avec des pincettes s’il paraît tiré par les cheveux, ou que l’on rejettera carrément s’il paraît irrecevable.
Voici donc. Si le menuisier du village et la vendeuse de cacahouètes devant son établi décident de prendre leur retraite (une idée qui ne leur traverse jamais la tête parce qu’ils n’ont pu cotiser nulle part pour prétendre un jour à être payés à se reposer), ils deviennent semblables au poète selon Malherbe, ‘‘pas plus utile à la nation qu’un joueur de quilles’’, et peuvent donc se ruiner la santé à courir d’un enterrement à l’autre derrière les macchabées. Au contraire de ces deux-là, menuisier et vendeuse de cacahouètes, et au contraire d’autres ordres de métier, tout enseignant à la retraite continue d’être un trésor dans un pays en construction tel que le nôtre, un trésor à solliciter et à exploiter. Et si personne n’y songe pour lui, l’enseignant à la retraite doit y songer lui-même, savoir que, pour lui, le devoir continue dans la mesure où notre pays en devenir doit pouvoir encore compter sur lui pour son devenir.
A la retraite davantage que lorsqu’il était en activité, l’enseignant est habilité à aider sa nation en devenir parce qu’il dispose d’une expérience longue et unique, ayant été en contact durant toute sa carrière avec la génération que l’on a coutume justement d’appeler l’avenir du pays. S’il se trouve, à l’heure de sa retraite, certains de ses anciens élèves et étudiants sont à des postes de décision et désireux de bénéficier de ses avis et conseils. Il doit pouvoir les leur prodiguer généreusement et judicieusement, ayant pris du recul par rapport à l’agitation quotidienne et ayant une vue plus globale, voire plus désintéressée des choses. Il doit pouvoir prodiguer avis et conseils à tous, parce qu’il se sera accordé du temps pour réfléchir et analyser beaucoup mieux qu’il ne le faisait au temps où il était confronté aux cours à préparer et à dispenser, aux exercices à composer et aux copies à corriger. Il doit pouvoir prodiguer avis et conseils généreusement et judicieusement à tous parce que mieux que tous il a l’habitude de la réflexion, l’habitude de s’intéresser aux autres au travers de ses élèves et étudiants, l’habitude de l’altruisme qu’il faut pour se pencher vers l’autre dans le but de lui indiquer les voies et moyens pour lui de se relever s’il est à terre, d’aller plus loin et plus haut s’il est debout, de changer de direction si celle qu’il a prise conduit à une impasse.
Vu sous cet angle, le rôle de l’enseignant à la retraite paraît irremplaçable dans nos nations en devenir ; il est celui de l’ancien qui connaît les gens, qui a pris la mesure des choses, et qui a pris la mesure du temps. S’il ne le joue pas pour nous, ce rôle, dans notre nation en devenir, qui d’autre le jouera ? Personne ! Son collègue européen ou nord-américain, parce qu’il en a les moyens dans une société depuis longtemps constituée et structurée, prend son bâton de pèlerin et va de pays en pays à la découverte du monde en attendant l’ultime appel du destin. C’est une récréation que l’enseignant béninois à la retraite ne peut pas encore s’offrir et qu’il ne doit pas non plus remplacer par la marche forcée le week-end derrière les macchabées. Comme force de réflexion et de proposition il doit se considérer encore. Pour lui, jusqu’à la seconde et dernière retraite, le devoir continue.



A LA RETRAITE, il faut orienter les jeunes et se reconvertir dans une activité utile