Une semaine durant, la cité béninoise a brui de la colère des enfants dans la rue pour crier leur ras le bol de tous ces adultes dont les querelles syndicales les empêchaient depuis longtemps d’aller à l’école de façon sensée. Interdits pratiquement de cours et voyant leurs jeunes vies s’étioler déjà entre les quatre murs de la maison des parents, écoliers et collégiens ont fait mouvement vers et dans la rue. Il faut croire qu’ils ont été vus et entendus puisqu’un arrangement est intervenu entre gouvernement et enseignants pour que s’ouvrent les portes de l’école. C’est heureux. Et l’on doit savoir gré aux artisans de cet arrangement et souhaité qu’il débouche incessamment sur une solution à très longue durée.
Cette descente de nos enfants dans la rue n’est pas, hélas, un phénomène nouveau. Et l’on dira que les mêmes causes produisant les mêmes effets, les régimes du PRPB et du changement se font dans le domaine un clin d’œil dangereux, établissent entre 1989 et 2010 un pont indésirable, le pont du présent sombre pour tous et de l’avenir bouché pour les enfants. En 1989, la tension fut telle qu’une balle réelle atteignit mortellement un enfant aux mains nues. Il n’y eut pas un tel drame récemment en mars 2010, mais l’on peut dire qu’il y a eu un pas nouveau qui pourrait se révéler lourd de conséquences pour la suite.
En effet, alors que sous le PRPB les enfants descendirent dans la rue en rangs serrés sous la poussée des adultes eux-mêmes unis par un même mot d’ordre, récemment, en mars 2010, il descendirent dans la rue, en rangs compactes certes, mais sous la poussée d’adultes dont le mot d’ordre n’était pas nécessairement unitaire. Il semble y avoir eu, d’un côté, les enfants poussés à manifester contre leurs maîtres pour le gouvernement, de l’autre, les enfants poussés à manifester contre le gouvernement pour leurs maîtres. Les casseurs débutants et rapidement maîtrisés proviennent sans doute des deux camps.
Le véritable problème, ce sont les enfants du premier camp, ceux poussés à manifester contre leurs maîtres. Non pas qu’il faille enseigner aux enfants une espèce de malin plaisir à taper sur le gouvernement. Mais ce dernier a l’avantage, si l’on ose dire, de n’avoir pas de visage précis. Ceux qui le composent, y compris le Chef de l’Etat, sont de passage dans une fonction que d’autres assumeront demain. Telle n’est pas la situation des maîtres. De passage eux aussi, certes, mais d’un passage de longue durée. A la fin des grèves et des manifestations, maîtres et écoliers, professeurs et élèves se retrouveront face à face. Et même hors de toute délation, l’atmosphère pourrait être chargée à l’idée entretenue par le maître qu’en face de lui les traîtres sont un certain nombre, à l’idée entretenue par certains enfants qu’en face d’eux se trouve quelqu’un qui n’a pas l’estime de leurs parents. Ce face-à-face empli de soupçon n’est pas qu’une hypothèse d’école à partir du moment où des adultes auront essayé de dresser des enfants contre leurs éducateurs.
L’éducation est un métier (ce n’est pas le mot juste) délicat qui, au niveau de l’école et du collège, a besoin que celui qui l’exerce soit au-dessus de tout soupçon aux yeux des apprenants et que ses défauts reconnus soient ceux de tout maître passablement sévère, un peu injuste parfois et pas toujours compréhensif. Ce sont là des défauts qui n’entament pas la confiance indispensable entre le disciple et le maître, au lieu que l’on a fragilisé voire détruit cette confiance en poussant les enfants à manifester contre leurs maîtres. C’est grave.
Il n’est déjà pas admissible de soumettre les enfants à des années scolaires approximatives, pas blanches mais grisâtres. De telles années accumulées finissent par ne leur conférer qu’une formation terriblement tronquée. A ce danger déjà là, les adultes n’ont pas le droit d’ajouter celui du soupçon entre maîtres et disciples, car ce serait catastrophique. La proximité entre enfants dans la rue et enfants de la rue est suffisamment grande pour nous faire éviter tout risque de gonfler les rangs des seconds par les rangs des premiers. L’effort doit être à éviter absolument l’une et l’autre situation : pas d’enfants dans la rue et pas d’enfant de la rue car, dans les deux cas, la suite pourrait être insupportable pour demain.

