A vrai dire, nous n’avons pas applaudi mais sommes restés abasourdis à l’annonce de la naissance qui nous a arrondis. Non pas qu’il y avait un quelconque bonheur pour nous dans un face-à-face éternel avec le chiffre 9 aligné 9 fois au seuil du 0 aligné 9 fois et précédé du chiffre 1 pour basculer dans le milliard alarmiste. D’ailleurs était-ce possible ? A supposer que l’on ait pu commettre le plus méchant des cerbères à la tâche du massacre systématique de chaque innocent fatidique, il n’aurait pas pu empêcher un petit malin de passer un jour par derrière lui et d’échapper au tranchant de son épée. Et le milliard fatal serait advenu. De toute façon, voici le Rubicon franchi. Voici le milliard d’Africains. Pour quel destin ?
La question se pose car, quand nous étions 300 millions au sud du Sahara (le milliard advenu est pour l’ensemble de l’Afrique) au lendemain des indépendances, nous n’avons pas pu, en cinquante ans bientôt, montrer de grandes performances. En matière de leaders pour nous guider au sens noble du terme, si l’on excepte Mandela, Sankara, Lumumba, et deux ou trois autres, nous avons surtout engendré des gens dont le petit-fils aujourd’hui se nomme Dadis. Les richesses de notre sous-sol restent exclusivement identifiables par les Occidentaux qui en disposent à leur guise et fixent le montant des retombées qu’ils nous payent en terme de royalties. D’une façon générale, ce que nous appelons notre agriculture n’a pas quitté l’ère de la houe de Mathusalem. Et la plupart d’entre nous ne savent ni lire ni écrire aucune des langues du monde. Il eût fallu insister sur la production. Nous avons préféré porter l’accent sur la reproduction. Et nous voici aujourd’hui, au sud du Sahara, sans doute 600 millions sur le milliard d’Africains, soit au moins le double de notre nombre au départ des indépendances. De se souvenir qu’entre 1960 et 2009, le Bénin est passé de 1.500.000 habitants à 8.000.000 d’habitants environ donnera une certaine idée du bond réalisé en matière de reproduction.
Si ce bond, qui caractérise l’ensemble de l’Afrique pour porter aujourd’hui sa population au milliard fatidique est pour le même destin, ce ne sera pas en tout cas le statu quo ante, puisque cela voudra dire davantage de Dadis, plus d’enfants de la rue, des péripatéticiennes plus nombreuses et plus engageantes, davantage de sidéens sur fond de paludisme avec anophèle résistant désormais à tous les produits pharmaceutiques, davantage de forêts détruites, plus d’années blanches dans l’enseignement, plus de jeunes gens au chômage, affamés et prêts donc à toutes les aventures guerrières n’ayant plus rien à perdre, plus de gens refoulés ou noyés à Lampedusa, etc. Ce n’est ni un vie ni un destin.
Il revient à la génération montante de prendre conscience qu’en l’état actuel des choses en Afrique au sud du Sahara, elle monte vers plus de catastrophe encore. Elle le sait d’ailleurs, puisque de plus en plus de quadragénaires, qui plafonnent sans être montés et qui ne voient pas d’issue à la situation, se demandent s’ils doivent rependre le chemin de l’exil avec leurs diplômes pour aller encore s’essayer là-bas. La quadrature du cercle puisque, au même moment, quelques autres quadragénaires quittent précipitamment l’exil et reviennent ici au motif que, »là-bas, il n’y a plus rien en dehors du pain du mépris que l’on vous distribue au quotidien ». Ils déconseillent donc fortement à leurs congénères diplômés et désespérés par la situation ici de refaire le chemin à l’envers. Kafka n’a rien vu !
Lors donc que l’on dit »prendre conscience », cela doit vouloir dire autre chose que le blabla habituel. Autre chose, mais quoi ? On ne le sait pas soi-même. Sauf à suggérer qu’il est grand temps d’accorder nos actes avec nos paroles consignées dans les actes de nos innombrables séminaires, qui disent tous les mêmes vérités, savoir que nous ne pouvons pas être analphabètes et prétendre au développement, que nous ne pouvons pas être le continent le plus riche du monde et dépendre de l’aide au développement, que nous ne pouvons pas nous développer en ayant érigé la mauvaise gouvernance en règle de gouvernance.
Alors grand »temps de se ceindre les reins comme un vaillant homme » – comme une femme forte – ? Sans doute.

