Depuis très longtemps, le Vatican a renoncé à l’anathème. Mais avant qu’il n’y renonce, beaucoup de croyants et de non croyants en sont morts, condamnés à être brûlés vifs pour avoir déplacé ou avoir été soupçonnés de déplacer quelque virgule du texte réputé sacré, réputé Parole de Dieu, laquelle Parole est néanmoins revue et réaménagée périodiquement par les seuls Saints-Pères prononçant lettres encycliques sur le monde urbi et orbi. Pour que les Flammes de la Sainte Inquisition ne le livrent pas aux flammes de l’Enfer, Copernic a dû renier vaillamment l’évidence de sa trouvaille, savoir que c’est la terre qui tourne autour du soleil, et non pas l’inverse, comme le laisse entendre allégoriquement la Sainte Bible.
Non loin du Vatican et des Saints-Pères, il y avait Saint-Pétersbourg et les Tsars. Ceux-ci émettaient des oukases qui n’étaient pas sans ressemblance avec les anathèmes. Quand oukase s’abattait sur paysans récalcitrants de l’empire russe, récalcitrants ou soupçonnés de l’être, il provoquait leur pulvérisation. Ces purges massives des moujiks ont cessé depuis la Grande Révolution d’Octobre suite à l’assassinat des Romanov.
Les Soviets, qui ont pris la relève du saint Empereur, ont bien essayé de combler le vide des oukases par de simples décisions du Bureau Politique qui rayaient de la carte de l’Union les paysans qui ne comprenaient rien à la collectivisation des terres et les prolétaires qui ne s’y entendaient pas bien en matière de Sovkhoz et de Kolkhoz, et quelques apparatchiks soupçonnés de vouloir tourner casaque. Les Soviets ont ainsi mis des tas de gens hors d’état de nuire au socialisme scientifique. Mais après 71 ans de purge des larges masses laborieuses, c’est le bon vieux capitalisme qui est revenu suite à la Glasnost, à la Perestroïka et à la »Maison Commune » du très cher Gorbatchev. Et il y a donc aujourd’hui le capitalisme pour tous avec, suspendu au-dessus des têtes, son impératif de sauve-qui-peut, qui coince parfois. Mais il n’y a plus de mort violente, il n’y a plus que la mort douce – sauf pendant les guerres – et l’humanité s’en porte vraiment bien, disons nettement mieux.
Il n’y a plus rien, mais il y a toujours la fatwa, sœur de l’anathème et de l’oukase, encore en activité comme un volcan en voie d’extinction. Mais en attendant l’extinction de la fatwa, à l’instar de ses ci-devant frères, l’on peut déjà revoir un peu son mode de frappe. L’on est forcément très peiné pour Salman Rushdie que l’on s’en soit pris à lui par fatwa interposée pour avoir mélangé un peu les virgules dans le texte divin. L’on ne devrait pas se servir de la fatwa contre un Indien naturalisé anglais et faisant métier d’écrivain. En revanche, partout où l’on comprend ce qu’est une fatwa, l’on devrait s’en servir pour arrêter la violence. En Guinée, pour obtenir de Dadis qu’il quitte le pouvoir dans les trois jours qui ont suivi les horreurs sur le stade de Conakry le 28 septembre 2009, assuré que Dieu n’aime pas ce que Dadis a laissé faire ce jour-là, le massacre de ses créatures et le viol de ses filles à ciel ouvert. La fatwa contre Dadis est encore possible. Une bonne fatwa aussi contre son grand frère ou père Tandja ferait également l’affaire. Non pas pour que Tandja s’en aille mais pour qu’il rétablisse tous les organes républicains et démocratiques qu’il a jetés dans le fleuve Niger, car à supposer que Dieu ne soit pas lui-même démocrate, il aime le respect de la parole donnée et que l’on respecte la volonté du peuple. Enfin, une bonne fatwa contre les kamikazes partout.
Telle est la direction que doit prendre maintenant l’utilisation de la fatwa. Sinon les fidèles et les infidèles finiront par croire que Dieu n’est pas amour et qu’Allah n’est pas miséricordieux, et que nos textes réputés divins ne sont que des arrangements humains pour des besoins »humains, trop humains », des textes revus et réaménagés périodiquement par les grands fonctionnaires de l’occulte pour berner les petits et les humbles. Ils diraient aussi qu’il est curieux qu’aucun de ces livres n’ait son original dans aucune bibliothèque du monde.
Il faut absolument empêcher le petit reste de croyants de basculer dans la mer de feu du blasphème ou de l’apostasie, voire de l’athéisme, en enlevant à la fatwa toute sa nocivité contre les innocents qui ne méritent pas que les grands fonctionnaires du culte les persécutent.

