Si nos hôpitaux en Afrique au sud du Sahara étaient des hôtels, il faudrait avoir recours à la catégorie des étoiles éteintes pour les évaluer en termes de tel hôpital à tel nombre d’étoiles éteintes. C’est triste à dire, mais l’on ne peut tout de même pas parler d’étoiles vivantes et brillantes s’il s’avère qu’au CNHU de Cotonou, quand il n’y a pas débrayage, le patient doit se présenter pratiquement avec son bocal de mercurochrome et son paquet de compresse, et qu’à la maternité de telle capitale en Afrique Centrale, il n’est pas rare que certaines parturientes accouchent à même le sol faute de table disponible. C’est notre Afrique. Ce n’est pas gai. Et aucun patriotisme n’obligera à mourir dans ces délabrements un homme ou une femme qui a les moyens d’aller se faire soigner dans une clinique à Barcelone ou à l’Hôpital Américain de Paris pour tenter de sauver ce qui peut lui rester de vie.
Il n’y a donc pas à s’étonner de ce que nos chefs d’Etat s’adonnent, en cas de nécessité, au même sauve-qui-peut hors de leurs frontières nationales, jusqu’au-delà des mers. On sait qu’ils sont tous riches et que certains d’entre eux le sont au-delà de l’imaginable. Aucune raison donc de se laisser enfermer, pour raison de maladie, en des lieux gris et sinistres appelés hôpitaux par abus de langage. Il est seulement gênant que, partis pour se refaire une santé, ils nous reviennent parfois sur la tête, bons à jeter dans le trou final, au risque de nous laisser le désagréable sentiment que »l’Afrique, c’est bon à ça ».
Mais quand le bât blesse véritablement, c’est lorsque l’on s’aperçoit que nombre de nos chefs d’Etat, notamment les riches au-delà de l’imaginable, auraient pu et dû doter au moins leur capitale respective d’un Centre National Hospitalier qui évitât à tous, y compris à eux-mêmes, les évacuations sanitaires devenues la norme pour la crème de la crème, c’est-à-dire pour deux à trois dizaines de personnes sur une population de quelques millions d’habitants. Il n’y a pas de mot pour qualifier la situation, sauf à se souvenir que les experts nord-américains évaluent à un demi milliard de dollars ce qu’a coûté tel de nos palais présidentiels et que le coût de la plus riche Basilique du monde, érigée par nous, est un secret d’Etat, sans doute par décence envers la misère tout autour de la Vierge.
Bien évidemment, il n’est pas question de suggérer, de façon simpliste et idiote, de vendre aux enchères (à qui ?) le palais en marbre d’Italie (où irait dormir le Président ?) et Notre-Dame de la Paix (où logerai-on la Vierge ?) qui tient la dragée haute à Saint-Pierre de Rome, au motif que l’argent qu’on retirerait d’une telle vente servirait à construire dans les capitales concernées les premiers centres de santé décents pour des vies et, éventuellement, pour des morts dignes d’homme et de femme. Mais l’on peut suggérer raisonnablement d’arrêter la saignée des dépenses prestigieuses, qui ne sont même pas de souveraineté, les toutes premières souverainetés consistant à pouvoir se faire soigner chez soi en ayant de l’eau potable toute la journée et toute la nuit et de l’électricité de façon également permanente, puisque nous voici au XXIe siècle avec bientôt cinquante ans d’indépendance.
Suggestion faite humblement à la génération montante, celle qui sera »aux affaires » demain. Il lui revient de se forger dès maintenant une conscience et une gouvernance qui aillent toutes deux à l’essentiel d’abord en laissant pour plus tard le superflu. Par manque de lumière, croyant peut-être que l’indépendance c’était l’égalité matérielle immédiate avec »le chef blanc », les premiers dirigeants de l’Afrique auront renversé la vapeur. Il faudra demain rétablir les valeurs et, pour cela, savoir dès maintenant que l’essentiel, ce n’est pas le palais marbré ni la Basilique la plus huppée, que l’essentiel, c’est un centre de santé où il y ait mercurochrome et compresse à la disposition du patient et de la patiente, où il y ait table d’accouchement et sage-femme à la disposition de la parturiente. Car »c’est de l’homme qu’il s’agit, et de l’homme lui-même quand donc sera-t-il question ? » pour que nous évitions à nous-mêmes, malades ou émigrés, cette manière indigne d’aller mourir chez les autres !
Chronique de Roger Gbégnonvi : Cette manière indigne d’aller mourir chez les autres
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24 juin, 2009
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