Encore et toujours le Niger et ce qui risque de s’y passer à propos de cette constitution qu’on va bouter dehors, qu’on va déchirer faute de pouvoir la modifier. On va la changer carrément pour que se maintienne au pouvoir un président qui a fini ses deux mandats autorisés, et qui avait prêté serment, et qui avait donné sa parole d’homme et d’officier. C’est inouï au sens où, jusqu’à présent, nous osions l’intolérable de la révision et nous nous y arrêtions. Si maintenant nous franchissons le Rubicon, si nous nous autorisons à jeter le Texte de la République tout simplement parce qu’il oblige le Prince sortant à sortir et qu’il ne veut pas sortir, si nous nous autorisons à écrire un texte nouveau et à changer de République tout simplement pour le statu quo et pour permettre à un homme de ne pas tenir parole, de ne pas respecter son serment, et si nous ne voyons pas que c’est grave (le mot est faible), alors plus rien ne nous arrêtera désormais sur les chemins de l’absurde et des impasses. Après le Niger, suivront le Bénin, le Burkina-Faso, le Togo, etc. Est-ce bien cela l’Afrique des temps modernes et futurs ? L’Afrique sans parole et qu’aucun écrit ne retient ? Notre Afrique ?
Le »nous » que je dis n’est pas un nous de pure forme. Car Jean-Bedel Bokassa et Idi Amin Dada, pour ne citer que ceux-là, ont fait le lit de leur dictature et de leur monstruosité à la fois sur le silence et sur la collaboration tacite ou explicite de gens semblables à nous, qui auraient pu parler et agir à la place de leurs parents qui ne le pouvaient pas pour cause d’analphabétisme et de non participation à la chose publique. Alors, à nouveau »silence, on s’en balance ! ». Allons-nous, vingt ans bientôt après les conférences nationales, allons-nous laisser à l’afro pessimisme une chance de se refaire une santé ? Allons-nous laisser d’autres dirigeants africains rejoindre Bokassa et Idi Amin Dada dans le pré satanique qui fait rire de l’Afrique noire, qui la fait traiter de continent inclassable ?
Le monde nous regarde. Pendant qu’il est encore temps, parlons et agissons. Sinon Sarkozy reviendra nous dire, avec le grand professeur Hegel, que nous appartenons au »monde anhistorique non développé, entièrement prisonnier de l’esprit naturel et dont la place se trouve encore au seuil de l’histoire universelle. » Voilà des propos qui doivent peser sur notre conscience et nous faire, non pas seulement bondir, mais encore agir. Pour paraphraser le professeur Paulin Hountondji, le négro-africain ne saurait mendier le respect et la dignité ; il doit conquérir l’un et l’autre, et il n’y a pas de conquête les bras croisés, dans l’attitude du spectateur, pendant que les barbares souriants charcutent, farfouillent, tripotent, trifouillent, et mettent notre destin en coupe réglée. Et nous les regarderions faire ! Et nous les laisserions faire ! Pour quels intérêts ? Pour quels postes de ministre ou de conseiller du Prince ? Au motif que nous savons lire et écrire mieux que d’autres ? Mieux que qui ? Au détriment de quel clan dirigeons-nous notre silence et notre monstrueuse collaboration ? N’avons-nous pas encore compris que l’Afrique noire est notre clan unique ?
Voici maintenant le temps de nous lever et de dire aux barbares souriants »ça suffit ! ». Car nous ne sommes pas dignes de respect lorsque nous renions notre parole et déchirons le Texte de la République aussi rageusement que nous écrasons une mouche quand elle nous importune. Car nous ne sommes pas dignes de respect lorsque, pour d’éventuelles miettes, nous regardons et laissons faire les émules souriants de Bokassa et d’Idi Amin Dada. Car c’est l’Afrique noire qu’ainsi nous vilipendons.
Au frontispice du »Discours sur le colonialisme », Aimé Césaire énonce : »Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. » Il parlait des nations colonisatrices. Mais cinquante ans après les indépendances, c’est aussi aux nations anciennement colonisées qu’il s’adresse. L’Afrique noire et ses intellectuels et ses dirigeants n’ont pas plus le droit que d’autres de ruser avec les principes. Tous maintenant nous devons en finir avec cet intolérable, ce monstrueux, ce criminel »silence, on s’en balance ! ». Ou alors nous sommes moribonds et notre mort à l’histoire du monde en marche est programmée.
Chronique de Roger Gbégnonvi : Silence, on s’en balance ?
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18 mai, 2009
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