Au commencement sont les émigrants africains de la faim. Leur raisonnement vous met chaos, si l’on veut bien tolérer la formule : »Ici, chez nous, la mort est certaine ; là-bas, chez eux, si on y arrive, il y a une chance de survie qu’il faut saisir. Ils peuvent donc nous renvoyer autant de fois qu’ils voudront, nous reprendrons la mer jusqu’à ce que mort ou survie s’ensuive. » Face à cette logique d’acier, se dressent Lampedusa, Malte, Le Pas-de-Calais, où nos émigrants de la faim se retrouvent entassés comme bétail devant grilles et frontières fermées, livrés aux caméras de télévision qui ont besoin de ce bétail pour »le vingt-heures ». Curieusement, tous ne trépassent pas là, tous ne reviennent pas non plus gros Jean comme devant, il y a toujours, miraculeusement, un petit reste de rescapés qui passent les frontières fermées. Ceux-là sont accueillis en France par une loi qui punit de cinq ans de prison et de quelques centaines d’euros d’amende quiconque porte aide et assistance à un étranger en situation irrégulière. Si les trafiquants et les passeurs sont passibles du jugement et de la prison, on ne voit pas pourquoi celui qui aide bénévolement et de façon désintéressée un étranger nécessiteux devrait être passible lui aussi de prison. On ne comprend pas, mais c’est la loi, et nul n’est censé l’ignorer, même si elle a l’air de se prendre les pieds dans les pédales, à cause de l’obligation d’assistance à personne en danger.
Face à cet imbroglio humain et juridique se dresse l’imbroglio économique et humain. De quoi s’agit-il ? Il s’agit du fait que, ici, chez eux, ceux qui ne meurent pas et qui ne sont pas candidats à émigrer, cultivent du coton, lequel coton est entièrement exporté à l’état brut pour créer des emplois là-bas, où les candidats à émigrer sont interdits d’entrer. Ce à quoi l’on pourrait ajouter que, ici, chez eux, les survivants non candidats à émigrer, s’astreignent à consommer du pain de blé, dont la farine est importée à grands frais des pays où ils sont interdits d’entrer, lesquels pays n’ont pas tous les féculents et céréales que, eux ils ont ici, chez eux, et qui pourraient parfaitement servir à faire du pain comme ils aiment, c’est-à-dire pliable et facilement transportable, voire empochable.
On pourrait continuer longtemps encore avec de très nombreuse occurrences et incohérences qui gercent le corps de notre belle humanité. Car la vérité est que le monde ne va pas sans illogismes, et vous n’obtiendrez pas des quelques milliers de Béninois qui vivent sur pilotis d’emménager sur la terre ferme où il y a encore tant de place vide, et vous n’obtiendrez pas des Tutsis du Rwanda qu’ils emménagent au Burundi où ils sont majoritaires pendant que les Hutus du Burundi emménageraient au Rwanda où ils sont majoritaires, de sorte que disparaisse à tout jamais toute idée de haine mortifère entre Hutus et Tutsis. Cela tombe pourtant sous le sens ? Sous quel sens ?
Le cœur a ses raisons que la raison ignore, on le sait. Et c’est ce savoir qui doit amener l’homme à faire parfois coïncider les trois à son profit, et le cœur et les raisons et la raison. Et c’est ce que nous allons devoir faire pour éviter les douleurs de l’émigration, car les gémissements de part et d’autre montrent que nul ne sort vainqueur de la situation, ni les émigrants chassés (cela va de soi) et pas non plus ceux qui les chassent. Et pourtant ils sont dans l’obligation, et chacun doit en convenir, de contrôler les flux migratoires. Comment les contrôler sans douleur ? Eh bien voici ! Il faut contrôler les flux migratoires non plus en aval, mais d’abord et surtout en amont. En partant des deux exemples ci-dessus, Il faut encourager et aider les potentiels candidats à l’émigration à transformer chez eux la totalité du coton qu’ils produisent, et à transformer en pain pliable et transportable leurs maïs, manioc, mil, millet, mil etc. Les encourager et les aider véritablement à le faire, quoi que cela puisse coûter en termes de manque à gagner ou de perte de domination. La mondialisation et le libre échange y gagnent. Dans la situation actuelle, le Bénin aurait à échanger le pain de blé. Ridicule et grotesque. Les pays ne sont pas généreux, il va pourtant falloir qu’ils le deviennent pour que nous évitions tous ensemble les douleurs de l’émigration.
Chronique de Roger Gbégnonvi : Comment éviter les douleurs de l’émigration
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4 mai, 2009
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