Vous l’avouerai-je ? Andry Rajoelina me fascine. Il hante mes nuits et certaines de mes journées quand je me laisse aller à songer. Comment ce jeune homme de 34 ans, qui aurait pu se retrouver assis dans un amphi pour un complément d’instruction, ce jeune homme dont on dit qu’il n’a pas fait d’études supérieures (il n’a donc menacé personne de son diplôme), dont tout le monde sait qu’il n’est pas militaire (il n’a donc menacé personne de son arme), dont on dit qu’il a commencé dans la vie comme disque-jockey (et ce n’est pas avec ça qu’on fait un chef d’Etat), comment ce jeune homme sans aspérité a-t-il pu, en deux mois de contestation à la tête de gens en guenilles, renverser le chef de l’Etat et le faire fuir ? Comment a-t-il pu en venir à bout de l’ordre constitutionnel ?
Evidemment, je suis comme tout le monde, sans grande imagination, ou comme le fétiche tutélaire qui trône à l’entrée de mon village : il regarde toujours dans la même direction, et le fou du village lui brisa un jour le cou parce qu’il croyait qu’il était possible de le lui retourner pour l’amener à regarder un peu dans l’autre direction aussi. Et l’on devrait en effet se demander, a contrario, ce qu’a pu bien faire Marc Ravalomanana pour que le pouvoir lui soit arraché aussi facilement, comment il en est arrivé à se retrouver à la tête d’un peuple majoritairement en guenilles, comment il en est arrivé à faire tirer sur ce peuple en guenilles, tuant au moins 28 personnes, alors que de lui dépendait leur sécurité. Non pas comment Andry Rajoelina a pris le pouvoir, mais pourquoi Marc Ravalomanana l’a perdu.
L’Union Africaine (UA) et la Communauté de Développement d’Afrique Australe (SADC) (voire l’OIF) ont fait leur devoir et tout leur devoir : elles ont invoqué la légalité pour condamner le jeune homme sans aucune expérience du pouvoir d’Etat ; elles n’ont pas condamné l’homme mûr, rompu à l’expérience du pouvoir d’Etat, qui en était à son deuxième mandat présidentiel, et qui a bien dû »faire quelque chose » pour que le pouvoir lui file ainsi entre les doigts, sous la poussée d’un jeune homme fluet. Evidemment, la pauvre UA et la pauvre SADC ne pouvaient intervenir avant, quand le peuple, sous la direction éclairée de Marc Ravalomanana, se paupérisait à vue d’œil, descendait inexorablement aux enfers et, pour ne pas y descendre tout à fait, s’est déversé dans la rue, prêt à succomber aux charmes du petit fringant Andry Rajoelina, fût-il trop jeune et sans expérience. Et SADC et UA et OIF sont intervenues après coup pour affirmer la légalité. Pourrait-on dire la légalité avant coup pour prévenir la clochardisation des peuples et le surgissement des braqueurs de la légalité ?
Au demeurant, et à y bien réfléchir, la légalité n’est pas le problème en Afrique, car le Code Noir de Louis XIV était légal qui légalisa l’esclavage, car les lois coloniales étaient légales qui légalisèrent la colonisation, car la situation d’apartheid contre laquelle se souleva Nelson Mandela à la tête de son peuple était légale, car les gens riches ont fixé un seuil intolérable de la pauvreté mais n’ont pas fixé un seuil intolérable de l’enrichissement, sans doute parce qu’il est légal de s’enrichir exponentiellement. Et l’on voit en effet, ici et ailleurs, les gens s’enrichir et s’enrichir encore, pendant que la pauvreté avance et n’avance pas vers la mer, mais vers des êtres de chair et de sang. De toute façon, personne, ni aucune organisation, UA ou SADC ou OIF ni aucune Communauté Internationale, ne semble habilité à nous dire où commence l’intolérable de la paupérisation des peuples et comment il convient de réagir lorsque le seuil fatidique est atteint : cela ne semble relever d’aucune légalité.
Voilà pourquoi la question aujourd’hui en Afrique n’est pas »la légalité, et après ? », mais plutôt »la légalité, mais avant ? ». Car le seul problème aujourd’hui en Afrique est celui de la gouvernance, qui sera bonne ou ne sera pas. Si la légalité n’est pas fixée sur une honnêteté aussi sacrée et indéboulonnable que le fétiche tutélaire du village, capable de résister à tous les fous, elle est une légalité pour rien, et nous n’en avons pas fini avec Andry Rajoelina et ses émules : ils surgiront et nous fascineront, ils hanteront nos nuits et certaines de nos journées quand nous nous laisserons aller à songer.
Chronique de Roger Gbégnonvi : La légalité! Et après ?
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6 avril, 2009
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