La tragédie advenue à Madagascar le samedi 7 février 2009 est entrée dans l’histoire habituelle et millénaire de la bêtise humaine. Comme si elle ne disposait d’aucune autre forme de dissuasion, d’intimidation ou d’autodéfense en termes de tirs de sommation, de tirs à balles en caoutchouc, de jet d’eau ou de gaz lacrymogène, etc., tous moyens qui sont loin d’être indolores et qui peuvent parfois provoquer la mort, la garde présidentielle, préposée à la protection du palais présidentiel d’Antananarivo, a tiré à balles réelles sur une foule aux mains nues. Une quarantaine de morts. Et l’histoire s’arrête là, rejoignant dans les annales la vieille et ordinaire histoire des forces de la liberté confrontées aux forces de l’ordre.
Mais grain de sable dans la machine, et l’histoire ne s’arrête pas là. Une femme passait par là, et c’est elle qui s’arrêta pour que l’histoire ne s’arrêtât point. Madame Cécile Manorohanta, Ministre de la Défense, protesta et démissionna. On ne la convaincra pas que l’armée de son pays a fait son devoir en tirant sans sommation sur une foule non armée. D’ailleurs ce n’est pas ce qui avait été convenu par le gouvernement. On ne la convaincra pas que la menace pour les murs du palais présidentiel fut si grande qu’il était devenu nécessaire d’y sacrifier la vie des Malgaches comme à quelque grand fétiche barbare vivant paradoxalement du sang de ses fidèles. Madame Cécile Manorohanta refuse le paradoxe sanglant. Elle remet sa démission et s’en va. »Si le monde permet le supplice d’un enfant innocent par une brute, je rends mon billet », disait Dostoïevski. Madame Cécile Manorohanta rendit le sien, parce que la foule qui marchait était innocente au sens de non armée.
N’exagérons rien, pourrait-on dire, car en Belgique, vers la fin de l’année 2008, »pour beaucoup moins que ça » (mais quelle est la mesure du beaucoup moins et du beaucoup plus quand il s’agit de vies d’hommes et de femmes ?), ce sont deux ministres tout aussi importants qui ont remis leur démission, accusant ainsi le coup de leur responsabilité personnelle, directe ou indirecte, accusant ainsi le coup de leur conscience interpellée.
Parce que ces trois ministres, la grande dame et les deux grands messieurs, ont une conscience et le sens de leur responsabilité. Et les autres alors ? Les autres, vraiment, on ne sait pas. Au vu des tragédies cultivées et entretenues, dont les auteurs présumés/présumables tiennent le haut du pavé et caracolent en tête d’affiche, notamment en Afrique, on ne sait pas. Ceux qui clament les bienfaits de la colonisation en Afrique, celui qui, il y a une semaine, a parlé des bons côtés de l’esclavage en Martinique (on l’a obligé à se rétracter), le prélat qui nie l’existence des chambres à gaz pendant la deuxième guerre mondiale et que sa hiérarchie maintient dans la communion des saints, tout ça, vraiment, on ne sait pas.
Et beaucoup, en Afrique, refuseront de comprendre, d’admettre, d’admirer la démission de Madame Cécile Manorohanta. On ira jusqu’à la condamner, au motif qu’elle aurait dû assumer en restant et non en partant. Oui, on ira jusqu’à ce paradoxe. Parce que dans cette Afrique de misère cultivée et entretenue, où l’on rêve de devenir ministre pour tirer et maintenir son épingle du lot de la noire misère, à qui veut-elle donner quelle leçon ? Croit-elle qu’elle va changer le monde ? »Le 21 mars 1960, des centaines de Noirs, hommes, femmes et enfants, se sont rassemblés à Sharpsville, en Afrique du Sud, et ils ont marché ensemble pour protester contre le système raciste et déshumanisant qui les oppressait. Les forces de police de l’apartheid ont tiré sur cette foule désarmée, tuant au moins soixante-sept personnes et en blessant presque trois fois plus ». Alors, Madame Cécile Manorohanta veut changer quoi ? De Sharpsville à Antananarivo, de 1960 à 2009, de l’apartheid à la démocratie, d’une soixantaine de morts à une quarantaine de morts, rien n’a changé, le monde reste en l’état, et l’on voudrait bien que Madame Cécile Manorohanta nous laisse avec notre bonne conscience.
Et pourtant le monde change, par-delà les apparences et les cœurs endurcis et les bonnes consciences à la petite semaine. Le monde change et s’améliore grâce au petit cercle de lumière des Cécile Manorohanta et des deux ministres belges. Grâce et lumière. Amen.
Chronique de Roger Gbégnonvi : Cécile Manorohanta et les deux ministres belges
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17 février, 2009
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