Furie ou fureur des arguments, philosophie contre philosophie, joutes enflammées à tous les coins d’amphi, parole contre parole, points de vue opposés autant que dramatisés, violence verbale, »cruauté intellectuelle »… Par principe et par respect des »franchises universitaires » depuis les temps médiévaux en Occident, voilà de quoi se constitue et doit se constituer l’atmosphère sur un campus universitaire. L’effervescence intellectuelle au service de la recherche et de la curiosité sans frontières. Rien que cela, et pas de place pour arme blanche ou noire ou rouge, pierre ou caillou, kalachnikov ou revolver, sur un campus universitaire. Et l’on devrait obtenir des ministres en visite dans ce sanctuaire qu’ils y entrent accompagnés de leur garde du corps non armé. Seule la garde rapprochée du Chef de l’Etat pourrait se voir dispensée de monter patte blanche avant de fouler en compagnie du Président de la République le sol sacré de la pensée libre.
Voilà pourquoi les événements de lundi dernier sur le campus d’Abomey-Calavi ne sont pas seulement triviaux et hors norme, mais tristes à mourir, blasphématoires eu égard à la sacralité de leur lieu de surgissement. Hélas, l’UAC est coutumière du blasphème, coutumière du viol sans scrupule des franchises universitaires. Et il est déjà arrivé qu’on ne sût pas la distinguer d’une vraie caserne tant y étaient nombreux les gens en arme pour assurer la sécurité des corps quitte à porter gravement préjudice à l’envol de l’esprit et de la pensée.
Eu égard au blasphème et à la dérive liberticide, les événements de lundi dernier sur le campus d’Abomey-Calavi posent deux séries de questions. La première série : à quel titre le professeur mis en cause était-il flanqué d’un garde du corps armé ? L’on ne sache pas en effet que chaque professeur d’université ou que chaque doyen de faculté eût droit à une telle protection qui n’aurait aucun sens dans le cadre des franchises universitaires. Or on vient de le dire, même les ministres de la République ne devraient pas fouler le sol d’un campus universitaire en étant accompagné de leur garde du corps armé. Alors, que s’est-il passé lundi dernier ? Oubli, négligence, maldonne, confusion des genres ? Voire. Car si l’éventualité est forte de porter la main à la gâchette dès lors que l’on tient un fusil, il n’est ni fatal ni automatique de faire le geste fatidique. D’où la deuxième série de questions : y a-t-il eu provocation ? De quelles menaces réelles a fait l’objet le professeur pour demander à son garde du corps de tirer pour le sauver ? Ou, si le garde du corps a tiré sans en avoir reçu l’ordre, quel danger a-t-il vu planer sur l’homme dont il doit assurer la sécurité au risque d’être sanctionné ? Et s’il y a eu provocation, peut-on jurer qu’un groupe de professeurs n’a pas instrumentalisé un groupe d’étudiants, dressés pour mener la vie dure au professeur dont la tête ne plaît pas à tout le monde ? Cette dernière question est, hélas, réaliste, compte tenu de l’âpreté des conflits de personnes et d’intérêts sur le Campus d’Aomey-Calavi,
Quelles que soient les réponses à ces deux séries de questions, et quelles que soient les personnes condamnées ou sauvées par lesdites réponses, il sera toujours temps pour les uns et pour les autres, pour les étudiants et pour les professeurs, de travailler ensemble à se monter à la hauteur de ce qu’est et doit être une université, de travailler ensemble à édifier une université digne de ce nom. La plupart des enseignants de l’UAC ont eu l’occasion d’aller compléter leurs études dans les universités d’Occident qui ont racines et franchises universitaires dans les temps médiévaux. On s’y efforce de ne jamais laisser les inévitables querelles de personnes ou d’intérêts prendre le pas sur les nécessaires querelles d’idées qui structurent l’être de l’université. Nous ne saurions au Bénin, quartier latin de l’Afrique, nous enfermer dans un ersatz d’université pour une pensée inexistante, vu qu’il ne saurait y avoir d’ersatz de pensée. Et en l’absence de la pensée nécessairement libre, c’est l’homme qui meurt définitivement sous ses oripeaux d’animal.
Puissent étudiants et professeurs consentir l’effort collectif indispensable pour épargner à l’UAC l’enlisement dans le blasphème et la grisaille.

