‘‘Mon cœur va exploser. Je suis très heureuse.’’, murmure, en pleurant, une Africaine-Américaine de Paris à l’énoncé du nom du 44e président des Etats-Unis, Barack Obama. Et l’Afrique noire se lève, chante et danse. Youyous. Joie. Et il y a de quoi. Un enfant d’Afrique à la tête de la première puissance du monde. Fulgurance. Et dans la célébration universelle de l’incroyable épiphanie, l’on aura un peu oublié Colin Powell et Condoleeza Rice. Noirs et secrétaires d’Etat, n’auront-ils pas ouvert la voie à Barack Obama, n’auront-ils pas suggéré aux Américains la possibilité de l’inouï en étant auprès de George W. Bush, chacun à son tour, brillants seconds personnages du Gouvernement des Etats-Unis, en étant aux quatre coins du monde les porte-parole écoutés et respectés du Président des Etats-Unis ? Rendons hommage aux précurseurs Colin Powell et Condoleeza Rice.
Evidemment, personne n’a oublié Martin Luther King. Il y a quarante-cinq ans (Barack Obama avait deux ans et n’avait pas le droit de pleurer dans le même bac à sable que les enfants blancs), le prédicateur noir annonçait dans l’opacité de la ségrégation raciale qu’il avait fait un rêve, ‘‘I have a dream’’. A l’énoncé du nom du 44e Président des Etats-Unis, les damnés de la terre à la tête de qui il marcha firent un tel vacarme que le pasteur d’Atlanta se retourna dans sa tombe ; il se frotta légèrement les yeux et murmura : ‘‘Non, ce n’est pas vrai ! Si vite et à ce niveau ?’’ Oui, ce rêve plus grandiose que celui de conquérir la lune n’a eu besoin que de quarante-cinq ans pour se réaliser. Merci Amérique. Amérique, je t’aime.
Je t’aime, Amérique. Toi seule es capable d’une si belle et si grande leçon. Moi, noir d’Afrique, je n’attends pour mon pays et pour moi-même rien de ton président noir. Mais que devrais-je attendre d’autre que la belle et grande leçon que tu me donnes, grande et belle leçon de démocratie, d’humilité profonde et d’acceptation totale de l’autre ! Leçon aussi de sursaut, d’élan et de travail. Cette leçon, je la reçois et l’enserre amoureusement dans mes bras comme la seule chose dont j’aie besoin.
Dans mon pays le Bénin, pour un tas de préjugés sous lesquels les miens et moi-même nous végétons, je n’aurais peut-être pas favorisé l’ascension de Barack Obama. Je l’aurais probablement jugé trop jeune. Que sait-il de la vie ? Dans ma République à moi, pour devenir président à cet âge-là, il faut être militaire et faire un coup d’Etat. Se faire élire président, démocratiquement élu, sans être déjà sur les rives du troisième âge ? Voire.
Dans ma démocratie datant de 1990, l’on ne considère pas le mérite personnel du candidat (une candidate ? Voire.) mais son origine dans l’espace. Comme dans notre imaginaire géopolitique, il n’existe que le nord et le sud, le candidat, obligé d’être du nord ou du sud, devient un cas de conscience pour les ressortissants de l’autre point cardinal dont il n’est pas ressortissant. Et quel que soit le point cardinal auquel il appartient, on s’en prend à son ethnie : s’il est de l’ethnie Z, ceux des ethnies X et Y se liguent contre lui pour des raisons d’histoire pré-coloniale. Et comme pour des raisons de décolonisation, les Blancs ne veulent pas revenir pour assumer le pouvoir politique et nous mettre au travail, nous nous arrangeons pour être le moins gouvernés possible dans une démocratie aux allures de foire et d’anarchie avec, en arrière-fond, les divisions du passé.
Grands consommateurs au quotidien des sombres histoires du passé, les Béninois ne s’élèvent point à la hauteur d’une quelconque belle et grande vision d’avenir. Vu du Bénin donc, il n’y a qu’aux Etats-Unis où Barack Obama puisse être élu démocratiquement président. L’ascension fulgurante de Barack Obama n’est pas, au jour d’aujourd’hui, envisageable au Bénin où telle ethnie précise est encore à dire de telle autre ethnie précise : ‘‘Ces gens-là, ce sont nos esclaves.’’ Et d’interroger dans la foulée : ‘‘Un esclave peut-il gouverner ?’’ Oui, aujourd’hui au Bénin.
Voilà pourquoi nous réjouir de l’élection de Barack Obama, c’est accueillir la belle et grande leçon de la démocratie américaine et dire avec gratitude : Amérique, je t’aime.


