L’une des traditions orales du Bénin est sans ambages quand elle fait coïncider tombeau et berceau : »L’individu est mort dès le jour même de sa naissance ». Des livres nombreux sont à écrire le jour où nous déciderons de réfléchir sur nous-mêmes pour enrichir le monde de nos philosophies et de nos théologies. En attendant ce jour, quel moment plus propice que le lendemain de la fête des morts, pour dire en quelques lignes que, pour beaucoup de Béninois, la mort factuelle n’est plus ce qu’elle était parce que, entre 1950 et 2008, les choses ont beaucoup évolué et que cette évolution doit être considérée comme un changement majeur porteur d’un bouleversement où le meilleur devrait l’emporter sur le pire.
Aux environs de 1950, quand une personne décédait, que ce fût à la ville ou à la campagne, quel que fût son rang social et quels que fussent les moyens déployés pour la conservation, l’on ne pouvait garder le corps au-delà de 72 h et s’en approcher sans devoir lever les narines vers le plafond à la recherche vaine d’air non pollué. Aujourd’hui, grâce à la chambre frigorifique que constitue la morgue, l’on joue avec le cadavre aussi longtemps qu’on veut, on prend tout son temps et, le jour des obsèques, ce qui dégage une odeur bizarre autour du cadavre, ce sont nos costumes défraîchis et nos uniformes trop neufs dans lesquels nous transpirons. Et les enfants de 30-40 ans ne savent rien d’un authentique cadavre.
Dans nombre de nos traditions, et parce qu’il fallait se débarrasser très vite du corps, les véritables obsèques, c’est quand on enterre »les ongles et les cheveux », extrémités imputrescibles recueillies sur le cadavre. En 1950, il allait de soi de les recueillir dans leur authenticité. Aujourd’hui, il faut faire très attention, surtout dans le cas de la défunte, pour distinguer le vrai du faux. Et d’ailleurs, pourquoi le vrai ne serait-il pas les ongles et les cheveux artificiels qu’elle a toujours arborés et non pas les originaux qu’elle a toujours cachés, même à son miroir, pour jouer les prolongations de la jeunesse et de la beauté ? Grâce à Dieu et à la performance teinturière de nombreux cosmétiques, la question du vrai et du faux ne se pose pas chez le défunt en ce qui concerne les cheveux. Plus aucun contemporain ne se laisse »blanchir sous le harnais » comme dans nos classiques du XVIIe siècle français. Le sexagénaire décédé et que la calvitie a épargné présente des cheveux noirs-sénégalais. Et ce sont bien eux qu’il faut recueillir pour les véritables obsèques. Et l’artificiel sera devenu l’authentique sans même qu’intervienne la casuistique. Et les enfants de 30-40 ans resteront dans l’ignorance de la vérité des cheveux blancs et des ongles rabougris des années 1950.
En 1950, les morts revenus – les revenants – avaient beau être beaux dans leurs velours chamarrés, et ils avaient beau danser beaucoup mieux que les vivants en attente de mourir pour revenir, ils étaient cause de grande frayeur pour les spectateurs et autres badauds parce que, à les approcher de trop près, on risquait la mort instantanée sans possibilité de retour velouté. Et il y eut effectivement des cas d’une telle mort, surtout parmi les adolescents et les enfants, pour persuader tout le monde du caractère sacré et intouchable du mort revenu. Aujourd’hui, à Cotonou, ce mort revenu vient saisir lui-même la pièce que vous lui tendez, occasion pour vous de vérifier la callosité ou la tendresse de ses mains sous le velours. Aujourd’hui, à Cotonou, pour faire patienter les enfants et les parents avant les informations à la télé, on fait venir sur l’écran les morts revenus qui, en véritables saltimbanques, amusent la galerie. Cela s’appelle jingle. Aujourd’hui, les morts revenus, jingle pré-journal télévisé, ne font plus peur à personne, et pas non plus aux enfants de 30-40 ans qui n’ont pas de souvenir.
Demain, parce que la mort n’est plus ce qu’elle était, nos petits-enfants sans souvenir, élevés télévision et Internet, débarrassés des pratiques encombrantes et des croyances paralysantes, sauront se saisir de la vie pour la faire plus vivante qu’elle ne l’était hier et qu’elle ne l’est aujourd’hui. Et alors nous dirons sans doute, comme les latins, que »le jour de la mort est le jour de la naissance ». Non plus la mort mais la vie comme postulat de base. Non plus la peur héréditaire du monde vieux mais le dynamisme salutaire du monde nouveau.


