A quelques décennies de distance, les communautés villageoises les moins nanties se réjouissaient ne serait-ce qu’ à l’idée d’envoyer leurs enfants dans les villes où on pouvait trouver fortune et bien- être auprès d’un oncle ou d’une tante. C’était le confiage, une forme de parrainage qui faisait réellement du bien aux enfants confiés dont l’avenir radieux avait toujours réconforté leurs parents. Malheureusement, cette pratique s’est pervertie pour se transformer en un cauchemar, un chemin de croix pour ces enfants qui sont de en plus trafiqués, maltraités et exploités.
Chaque année, des milliers de garçons et de filles, âgés d’à peine 6 ou 7 ans sont vendus par leurs parents ou s’enfuient du domicile parental parce que sérieusement molestés et mal aimés. Dans l’un ou l’autre cas, ces enfants rentrent dans le circuit du trafic des enfants avec tout ce que cela comporte comme cortège de souffrance et de maltraitance. Désormais « vidomegons » comme on les appelle en fongbe, une dialecte du sud Bénin, ils seront exploités à longueur de journée comme petite bonne à tout faire, vendeuse ambulante, casseur de pierre, coursiers, et même dans les maquis et les restaurants, ils sont utiles à la vaisselle. Ils sont pour la plupart des « fonctionnaires internationaux » puisqu’ils sont souvent convoyés au Gabon, au Nigeria, au Togo et en Europe pour les même tâches sus citées. C’est une déviance de la pratique traditionnelle de « confiage » de l’enfant, qui consiste à lui donner formation, éducation et subsistance dans une famille aisée. Les rapports autrefois basés sur la solidarité se sont en effet mercantilisés et le soleil de l’espoir s’est transformé pour la plupart des enfants en une nuit de cauchemar et de traumatisme. Leur parcours lugubre s’apparente à un véritable chemin de croix fait de douleur, de souffrance et de blessures.
Aujourd’hui la réalité saute aux yeux à chaque coin de rue de Cotonou, la capitale économique du pays : le travail des enfants prend des proportions exagérées. Même dans la nuit profonde vous verrez toujours un petit mécanicien ou un petit vulgarisateur pour vous dépanner. Selon les récentes statistiques sur la situation des enfants au Bénin, près d’un million de mineurs âgés de 5 à 15 ans travailleraient de manière chronique. Une déviance totalement préjudiciable à leurs droits. En effet, selon la convention relative aux droits des enfants des Nations Unies du 20 Novembre1989, en ses articles 27 et 28, l’enfant a droit à l’éducation et à un niveau de vie décent. Sans citer les autres articles de cette convention on comprend aisément que la dignité de ces enfants est totalement bafouée.
Des formes de trafic
A ce jour au Bénin, on distingue deux formes de trafic : le trafic interne et le trafic transfrontalier. Le premier consiste à placer l’enfant chez des tuteurs en ville. Lorsqu’elle sont des fillettes elles sont surtout exploitées comme domestiques taillables et corvéables à merci, et comme vendeuses à la sauvette. Les moins éduquées se tapent très rapidement une grosse avec des MST insoupçonnables. Les plus habiles qui arrivent à s’échapper de la servitude tombent dans la prostitution pour assurer la pitance quotidiennement. Là encore c’est le Sida qui les attend au coin de la rue. Les garçons travaillant dans le commerce informel, sont des pseudo-apprentis, des porteurs de sacs de ciment sur les chantiers. L’enfant devient ainsi un simple objet d’exploitation au vu et au su de tous, dans l’indifférence générale. Amélie que nous avons rencontrée sous le pont de Tokpa, marché international de cotonou, ce samedi à 23h donne son témoignage après maintes réticences. Elle nous a parlé en fon. Mais en substance voilà ce qu’elle disait : « J’ai été victime d’enlèvement pour mariage forcé et je me suis arrangée pour fuir. Je viens de Toffo. Mon papa est polygame. Et maman est l’une de ses femmes qui ne vivent pas avec lui sous le même toit. Un jour où j’allais chez ma mère dans un village à côté, j’ai été kidnappée par mon oncle paternel avec 3 grands hommes que je ne connaissais pas. Ils m’ont emmenée dans une maison où j’ai retrouvé mon père et l’un de ces amis qui avait presque le même âge que lui. Mon papa me dit alors que j’étais chez mon mari et qu’il fallait être docile et très féconde… Des larmes se mirent à couler de mes yeux et ce ne sont que les gifles de mon père qui me firent réaliser que je n’avais pas le choix. Les jours passaient et ma douleur s’accroissait. On m’a dit que j’avais 14 ans. Mais mon père a de grands enfants qui ont déjà des enfants au collège. Un jour où je devais aller au marché pour faire la cuisine du jour, j’ai pris la fuite. C’est ainsi que depuis plus de trois mois, je suis à Cotonou. Je sais que si mon papa me retrouve il me tuera. Mais je devais partir. Maintenant je me débrouille pour vivre… » L’histoire de cette fillette est assez douloureuse et elles sont nombreuses, les filles qui vivent ces situations difficiles. Il en est de même pour le jeune vulcanisateur que nous avons rencontré à Akpakpa Dédokpo, non loin de l’hôpital Nazarhée à Cotonou. Tard la nuit, il était assis à la belle étoile devant un atelier de vulcanisation, habillé en haillons, tout fatigué et somnolant. L’approchant pour tenter de faire réparer notre pneu crevé, il s’est montré spontané et disponible comme s’il espérait depuis fort longtemps un client et surtout une compagnie. A nos questions il répond ceci :
Quel âge as-tu jeune homme ?
12 ans
12 ans ?
Oui 12 ans et pourquoi cette question ?
Simplement parce que je te trouve très jeune pour travailler.
Ah bon ! Moi je suis vulcanisateur depuis plus de trois ans maintenant. C’est pourquoi mon patron me laisse seul la nuit.
Tu n’as pas peur ?
Un peu oui. Mais je ne peux pas lui dire non.
Mais je vois que tu fais bien ton travail.
Oui merci. Si je ne le fais pas bien mon patron me tape fort. Tu vois cette blessure sur mon mollet, c’est le coup de la lanière.
Au fait c’est qui ton patron ?
Je ne le connais pas. Je sais seulement qu’il est venu chez nous au village à Sahouè pour me chercher. Mon papa m’a dit que je devais aller à l’école à Cotonou pour sortir grand médecin parce que j’avais toujours manifesté ce désir. Je passais en 5ème année du cours primaire lorsqu’il vint me chercher. Mais depuis je suis là à colmater les pneus.
J’ai continué la discussion avec ce jeune tout le temps qu’il a travaillé sur le pneu et de ce dialogue il ressort que cet enfant est blessé, déçu et projette même repartir au village s’il arrive à trouver une occasion : cela laisse entrevoir le drame que vivent ces enfants.
Voilà à peu près ce que c’est que le trafic interne. Mais il n’y a pas que ça. Il y a aussi le trafic transfrontalier. Dans ce cas-ci, les enfants béninois sont vendus au Gabon, au Nigeria, en Côte d’Ivoire ou ailleurs. Ils y seront domestiques (les filles surtout) ou forcés de travailler gratuitement dans les plantations ou dans les carrières. Quelques 100 000 enfants travailleraient ainsi à l’étranger selon les statistiques officielles, dont une majorité de garçons des régions les plus pauvres vers les plantations nigérianes surtout au moment où le coton ne nourrissait plus son homme au Nord du Bénin. Notons que le trafic se fait également dans l’autre sens, le Bénin étant à son tour pays de destination pour des enfants du Togo ou du Nigeria. Ce trafic n’est pas sans incidence financière pour les parents qui en font plutôt un business. Selon les informations reçues les vrais bénéficiaires des enfants envoient entre 5000et 10000fcfa aux parents via des intermédiaires qui prélèvent à leur tour des pourcentages. Pauvreté oblige, ces parents pensent au présent en cédant leurs enfants pour ces miettes. Les conséquences pour les enfants sont désastreuses. La grande majorité des enfants victimes du trafic sont mal traités et traînent des lésions physiques et des troubles psychologiques. Les filles sont victimes d’une exploitation sexuelle, avec son lot de grossesses non désirées et de MST, dont le VIH/Sida. Ils se retrouvent par ailleurs exclus de toute scolarité, ce qui engendre ainsi l’absence de possibilités et de futur pour ces enfants. Et dès lors un déficit pour le développement du pays tout entier. La situation est donc suffisamment grave et il est impérieux de soutenir toutes les associations qui tentent de faire quelque chose pour parvenir au sens originel du confiage.
Vital AHOTONDJI


