La semaine dernière, quelque part sur le flanc des collines de l’Atakora, s’est produit un événement anodin, voire tout simplement humain, mais qui, dans le contexte d’un je-m’en-foutisme général et criminel sur fond de grève incessante pour prime de risque y compris pour les plantons, paraît grandiose dans tous les sens du terme. Et puisque le témoignage personnel du médecin-chef est venu dissoudre le doute que l’événement ait vraiment eu lieu dans un Bénin qui a décidé de se monter sans cœur et sans esprit, rendons-le ici public pour l’édification des lecteurs de cette chronique, pour l’édification des leurs, parents, alliés et amis, à qui ils pourraient faire lire la colonne, afin qu’il soit connu et reconnu que les vertus d’humanité et d’humanisme n’ont pas tout à fait déserté l’âme des fonctionnaires béninois.
De quoi s’agit-il ? Ni magie ni thaumaturgie, pas de montagne soulevée, pas d’aveugle capable soudain de faire passer le fil ténu par le trou d’une aiguille. Il s’agit tout simplement d’infirmiers et infirmières qui se sont arrêtés de faire grève juste le temps de porter les premiers soins nécessaires à cinq gamins et gamines transplantés loin de chez eux en colonie de vacances, et qui faisaient une crise aiguë et brutale de paludisme. Bien avant de partir de chez eux, les pauvres enfants couvaient le mal sans le savoir, et il a fallu les mettre d’urgence sous perfusion pour que leur vie ne fût pas en danger. D’où nécessité d’interrompre la grève.
Les interrupteurs volontaires de grève - ils ne l’ont pas brisée, ils ne l’ont qu’interrompue - furent pris à partie par leurs collègues grévistes de la tendance pure et dure, jusqu’au-boutistes et s’en fout la mort. Mais les apostats d’un instant ne cédèrent pas. Or, en toute vérité et en toute honnêteté intellectuelle, il faut dire que la logique est du côté des intégristes de la grève qui ont bien eu raison de menacer les apostats instantanés car, si dans un hôpital en grève, infirmiers et infirmières, médecins et brancardiers devraient interrompre de temps en temps la grève pour aller au secours de vies humaines en danger, il n’y aurait plus de grève du tout, et le principal acquis, semble-t-il, des droits syndicaux, en serait pour ses frais, il n’y en aurait plis que pour Mère Teresa et Sœur Emmanuelle, ce qui précipiterait Azoua, Kakaï et consorts dans une retraite prématurée avec, à la clé pour le Bénin, une trêve sociale indispensable à son décollage économique.
Mais laissons là ces considérations qui pourraient prêter à froncement de sourcils et colère dans le Landerneau des centrales syndicales, revenons aux considérations plus simples du binôme intégrisme sans pitié / apostasie à temps partiel .L’intégrisme sauve à vie le principe de la grève au détriment, s’il le faut, de vies humaines, tandis que l’apostasie à temps partiel selon le bon-vouloir ou le bon-cœur des grévistes fait profiler à l’horizon la mort du principe de la grève au profit des vies humaines à sauver. Il en ressort une morale de l’histoire simple et claire comme l’eau de roche : dans aucun hôpital du monde, il ne peut y avoir grève sans service minimum. Non point parce que les conventions syndicales l’imposent, mais parce que si elles ne l’imposaient pas, ce serait la raison, le bon sens et la logique du cœur (différente de la logique du cerveau) qui l’imposeraient. Et qui l’imposeraient tout particulièrement aux hôpitaux du Bénin, où l’on n’accueille pas que des rages de dents et des gens grelottants de fièvre, mais aussi beaucoup d’enfants aux yeux révulsés, au bord du trépas pour cause de paludisme avancé. Si nous les laissons mourir, eux et d’autres, pour respecter la grève dure et criminelle, dont le principe n’est inscrit nulle part et le ne sera jamais inscrit nulle part, nous travaillons contre nous-mêmes, car il n’y aura plus personne demain pour faire grève : le pays humain aura disparu sous le coup des grèves criminelles, et le pays physique sera occupé par les travailleurs chinois, japonais et autres qui ont besoin de nos richesses et de notre espace vital et qui attendent le bon moment.
Pour que ce bon moment, fatal pour nous et pour le pays, ne vienne jamais, il faut qu’il y ait une cohorte d’infirmiers et infirmières et de travailleurs, interrupteurs volontaires de grève pour l’amour du pays et de ses enfants.
La chronique de Roger Gbégnonvi: Interrupteurs de grève pour l’amour du pays
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1 septembre, 2008
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