Quand l’homme cesse de marcher, cesse d’aller et de venir, il se couche et meurt. Il est donc pour lui salutaire de marcher, marcher encore, marcher toujours. Marcher pour la vie. De ce point de vue, quel Béninois n’aurait-il pas marché le jeudi 10 juillet 2008 pour arrêter ce qui nous arrive, arrêter ce qui nous tombe sur la tête ? Notre taux de pauvreté passé de 28 % en 2002 à 37 % en 2006. Notre pauvreté accrue de 9 % en quatre ans. Insupportable. Et voici, en sus, la cherté de la vie. Mondiale d’abord, béninoise ensuite. A l’eau notre volonté de croissance à deux chiffres ? Et en sus encore, si l’on ose dire, toujours rien dans notre sous-sol. Nos voisins ont, au choix, du pétrole à vous faire pâlir, du phosphate à perte de vue, de l’uranium pour longtemps. Et nous, au milieu, rien ! Seigneur pourquoi nous traites-tu ainsi ? Insupportable. Et la voie s’élève et dit que le Seigneur ne nous maltraite point, puisqu’il nous traite infiniment mieux que le Japon avec ses tremblements de terre quotidiens, mieux qu’Israël avec l’hostilité du désert et des voisins, mieux que la Suisse avec ses ethnies et ses arpents de neige… Et les trésors du sous-sol n’ont pas empêché la cherté de la vie dans les pays alentour et ailleurs. Heureux donc le Bénin qui doit seulement marcher pour ”produire de son intimité close la succulence des fruits” du soleil et de la pluie.
Curieux. Très curieux comportement du vocabulaire. Trois fois déjà, l’expression est revenue. Egale à elle-même et non pas égale à ce qui fut jeudi dernier. Marcher pour et non marcher contre. Il en est ainsi parce que, à la vérité, marcher contre n’engage à rien sinon à quelque chose de négatif, ce qui pourrait être pire que de n’engager à rien. Parce que la vraie vie préfère que l’homme vivant marche pour, marche pour la vie. Et Frantz Fanon, notre frère, a mille fois raison d’écrire qu’ ”il ne faut pas essayer de fixer l’homme, puisque son destin est d’être lâché”. Qu’il se lâche, qu’on le lâche pour son destin. Marcher pour : voilà qui engage à quelque chose, voilà qui engage à l’essentiel de l’homme.
Et ce ”pour” à la place de ”contre” n’est pas une banale question de vocabulaire, c’est une question de vie ou de mort, c’est la question essentielle et fondamentale de notre géographie mentale. Nous autres, Béninois, devons apprendre à parier pour et non plus contre, à marcher pour et non plus contre. Nous devons désormais donner constamment tort à Paul Hazoumê qui voit notre univers mental peuplé d’ ”adversaires vrais ou supposés dont tout Indigène se croit menacé”, que tout Indigène croit devoir contrer. Et toute énergie se perd en négativisme. Nous devons marcher maintenant pour engranger tout le positif qui s’offre à nous. Quand on est élève ou étudiant, marcher (’’se mettre en mouvement”) pour des bibliothèques garnies, des enseignants compétents et accomplis, des masses horaires régulièrement remplies. Quand on est éducateur, marcher pour la dignité du maître, pour son honneur et pour son indispensable crédibilité. Quand on est prédicateur ou auditeur des prédicateurs, marcher pour la compréhension jusqu’au septième degré du texte révélé ou de la parole proclamée. Quand on est responsable politique, marcher pour la bonne gouvernance, pour la solidarité et pour l’unité nationale. Marcher encore, marcher toujours, marcher pour…
Et à chacun d’aller au bout de ce pour à la convenance de sa volonté d’excellence, à la hauteur de sa responsabilité personnelle. Car c’est une marche d’abord de l’individu et non d’abord de la masse. Car c’est une question de responsabilité personnelle et singulière et non collective et moutonnière. Et en ce domaine de la responsabilité individuelle, marcher pour c’est faire par soi-même d’abord pour être modèle d’excellence, entendu que ”de la mesure dont vous mesurez [pour les autres] on usera pour vous” (Math., 7/2).
A l’aune de cette vérité naturelle et éternelle, nous autres, Béninois, pouvons et devons nous engager dès maintenant, de façon responsable, à marcher au Bénin pour retourner la cherté de la vie, pour qu’à leur tour et à notre image les pays d’alentour la retournent eux aussi. Heureux ensemble nous serons.
Marcher pour, encore pour, toujours pour.
