Fait inédit - sauf erreur - dans l’histoire de l’ex-quartier latin de l’Afrique (qui tend peut-être à le redevenir), la parution de la biographie est annoncée par des panneaux publicitaires. Mais c’est aussi parce que tout ce qui concerne cet homme est toujours un peu extra. Dans le respect strict des libertés individuelles, le chroniqueur laisse à chacun le choix entre plusieurs extra, sans toutefois autoriser quiconque à lorgner vers extraterrestre, car ”Emile Derlin Zinsou, un humaniste en politique” (ainsi se nomme le livre), a les pieds parfaitement sur terre.
Mais alors quels sont les signes ou indices de son destin extra ? Ne proposons qu’un signe ou indice, assuré qu’il suffit d’une goutte d’eau arrachée au ressac pour démontrer la salinité de tout l’océan. Or donc Emile Derlin Zinsou n’a été Président de la République que pendant moins de vingt mois. Il lui aura suffi pourtant de cette longévité présidentielle particulièrement réduite pour laisser son nom à l’éternité de la sentence proverbiale. C’est ainsi que dans cette génération et dans les générations à venir, de tout ce qui relève de l’effort sur soi pour l’accomplissement d’un devoir patriotique ou moral, l’on dira, sans plus savoir peut-être ce à quoi l’on fait allusion (ainsi va la vie des proverbes) : ”É vê wù hú zìnsútákwê”, c’est encore plus dur que de payer l’impôt de capitation au temps de Zinsou ! Il paraît que le mis en scène (en cause ?) s’en offusque. Pure coquetterie d’un homme extra.
Extra, naturellement, la biographie qui lui est consacrée dans la collection ”Écrits biographiques”, Edition Esprit Libre, BP : 372, Ouidah, Bénin, mai 2008. Ce sont exactement 512 pages, format 23,5 sur 16,5. Une sorte de pavé américain, en lieu et place des maigres syllabaires auxquels l’on nous a trop habitués en matière de biographies au Bénin. Que lit-on dans le livre ? Mais, de préférence, qui a écrit dans le livre ? Car c’est un livre écrit à plusieurs mains, qui s’ouvre sur la préface magnifique du Cardinal Gantin, ”Un témoignage personnel”, et qui se referme (juste avant les photos d’archive) sur le magistral prologue de Stanislas Spero Adotévi, ”Zinsou ou la passion nationaliste”. N’oublions tout de même pas l’avant-propos du commanditaire-auteur, Idelphonse Affogbolo, banquier bon teint, éditeur, artiste et esprit libre à temps plein. Entre ce dernier, le prêtre et le philosophe, se bousculent, sans bousculade et dans un ordre de 11+25, trente-six autres personnes, voire artistes, qui ont pris la plume, voire le pinceau, pour tenter de circonscrire le phénomène Zinsou. Les onze se sont consacrés à l’histoire proprement dite et qui se veut objective. On ne saurait les citer tous ici. Mais pour l’exemple : Léopold Dossou dans ”La crise socio-politique sous le régime Zinsou (mai-juin 1969), ou P. Joseph Roger de Benoist dans ”Le soutien de l’Eglise catholique au Président Zinsou”, etc. Les vingt-cinq autres personnes se sont consacrées à l’histoire non dite qui ne renie rien de sa subjectivité. Cette deuxième partie du livre intitulée ”Prolongements” est, en fait, une série de témoignages personnels dans le sillage de celui du Cardinal Gantin. L’on a ainsi le témoignage de M. Antoine Boya, ”Du Royaume d’enfance aux luttes politiques et sociales d’après 1945”, le témoignage du Professeur René-Derlin Zinsou, ”Mon frère avait eu raison trop tôt”, et les signatures de vingt-trois autres témoins.
”Emile Derlin Zinsou, un humaniste en politique” est un livre-mémoire sur une partie de l’histoire du Bénin et de l’Afrique au sud du Sahara, un grand livre qui éclaire sous des angles divers un Emile Derin Zinsou que le témoignage d’Emile-Désiré Ologoudou présente comme ”le mal aimé”, point de vue dont pourrait se réclamer aussi son frère René, si l’on en croit l’intitulé de son témoignage. Un extra mal aimé pour avoir eu raison trop tôt ? Normal.
Et à l’heure où il avance sûrement vers l’éternité de l’Esprit d’un pas maintenant moins alerte, le nonagénaire dérange encore, parce qu’il est extra et le restera. A preuve cette biographie, la sienne, qui paraît au moment de la cherté de la vie au Bénin et dans le monde, quand il n’y en a que pour le ventre et pour le prix du riz. Et nous voici, par ce livre, renvoyés à l’esprit comme à l’essentiel de l’homme. Merci à lui, à Zinsou et aux biographes de Zinsou.
