Samedi dernier, en pleine messe sur le stade de l’Amitié, au soleil de Gantin le Grand, le portable vibre annonçant un SMS. La tentation est grande, on y succombe devant Dieu, on triche un peu d’impatience, on découvre le message : c’est un Béninois de l’extérieur, émerveillé là-bas devant sa télé, franchement extasié devant notre grandeur au soleil de Gantin le Grand. En substance, il écrit : »Bravo, c’est beau ! Trois anciens présidents réunis par le nouveau, c’est beau. Ailleurs en Afrique, on les a tous tués. » Ou exilés. Son observation vous surprend parce que, nous, on n’a rien remarqué, habitués que nous sommes à les voir déambuler : Zinsou qui a encore du souffle pour quatre-vingt-dix bougies, Kérékou déclaré mort et qui est toujours bon pied bon œil, Soglo qui casse joyeusement du Boni Yayi sur RFI… Ils sont tellement nos familiers que leur triple et collective présence au soleil de Gantin le Grand a pu nous laisser indifférents. Grandeur béninoise insoupçonnée.
Avouons cependant que nous n’étions pas peu fiers ce samedi au soleil de Gantin le Grand, pas peu fiers d’être tous là, rassemblés sans grand apprêt et sans grande distinction, grandeur dans la fusion frisant la confusion soulignée par ces chaises blanches en plastique à profusion. Le président Kérékou et son épouse, arrivés à l’heure à cause de la discipline militaire, se retrouvèrent assis sur deux d’entre elles : il n’y avait pas autre chose et personne à l’accueil. Quand vinrent enfin les fauteuils présidentiels rembourrés, on eut beaucoup de mal à convaincre le vieux fringant Camarade de Lutte de la Révolution qu’il avait certes des droits mais pas celui de se sentir à l’aise sur une chaise, comme il le prétendait. Il finit par accepter d’être transvasé.
Le Chef de l’Etat se retourna et ne vit aucun des siens ministres derrière lui où ils auraient dû se trouver tous : son Gouvernement avait été parqué à sa droite, très loin à sa droite, assis – quand il n’était pas debout – sur des chaises blanches en plastique. Quand on finit par retrouver dans la foule celui de ses ministres qu’il recherchait, le recherché dut parcourir de très longs mètres sous le regard curieux et amusé des caméras de télévision qui n’aiment rien tant que les spectacles insolites, pas sérieux, et pas normaux. Les deux protocoles, étatique et ecclésiastique, ont été manifestement débordés. Il n’y eut pourtant aucune protestation, aucune animosité, aucun désordre La multitude parquée dehors et interdite d’envahir ne bouscula rien. Simple grandeur au soleil de Gantin le Grand. C’est d’ailleurs pour caractériser et distinguer pareille situation que la langue de France généra le suffixe »bon enfant ». Disons-le donc simplement : c’était une grandeur bon enfant.
C’est d’ailleurs la pure vérité, puisque nous étions là, tous des enfants, venus faire bye-bye à l’Ancêtre qui venait de prendre le départ pour l’Eucharistie éternelle. L’Ancêtre, et quel Ancêtre ! Un quadragénaire, Béninois de l’intérieur, s’extasie lui aussi : »Je le savais grand, mais je ne savais pas qu’il était si grand. » Car notre civilisation de l’oralité est paradoxale : elle a mémoire mais ne garde pas mémoire. Aucun de nous n’a rien écrit de substantiel sur le premier noir, le premier Africain et le seul à la date d’aujourd’hui, qui ait été Doyen du Sacré Collège, c’est-à-dire le second après le Pape. Que l’on imagine les bibliothèques entières auxquelles l’avènement aurait donné lieu dans la civilisation de l’écriture. Et les quadragénaires auraient gardé mémoire.
Un Béninois octogénaire, qui fut de l’extérieur et qui est maintenant de l’intérieur, s’inquiète : »Trop beau pour durer. Nous avons tous été tellement grand samedi dernier que nous ne tiendrons pas longtemps sur la corde raide de la grandeur. » Pessimiste le vieux. Il oublie que dira désormais notre grandeur l’Aéroport International Cardinal Bernardin Gantin de cadjêhoun. Et il ne doit pas savoir que l’Ancêtre a tenu à partir avec comme croix pectorale celle que le Chef de l’Etat lui avait passé au coup le jour de ses cinquante ans d’épiscopat en lui disant : »Voici la Croix de l’Eternité ». Optimisme donc : nous voici tous grands au soleil de Gantin le Grand. Ad multos annos.
Voire pour l’éternité.



ô que c’est beau ! écrit comme vous l’avez écrit. j’avoue que la grandeur du moment était à souligner, mais je ne savais pas que votre plume allait s’en occuper. et de quelle manière ! merci