Y aurait-il comme un terrain naturel d’entente, une correspondance allant de soi, une attirance réciproque entre les coutumes catholiques et certaines des nôtres ? Coutume n’est peut-être pas le mot : plutôt aspiration ou même paysage ? Mais quel clin d’œil pourrait-il y avoir entre le système vodun rivant l’homme au sol et le système chrétien l’appelant à s’élever ? On pourrait noircir la page de questions posées et de mots proposés. Nous n’avancerions pas beaucoup. Laissons donc tomber questions et mots et allons aux faits.
Récemment, le Comité des Sages et Notables de Ouidah a signifié sèchement aux cadres intellectuels que l’on ne saurait parler des enfants illustres de la cité sans y inclure Mgr Daaga, de son vrai nom François Steinmetz ; ce sont les Ouidaniers qui le rebaptisèrent Daaga, le père grand. C’était un authentique alsacien, prélat de l’Eglise catholique dont le siège épiscopal fut à Ouidah où repose son corps. Il construisit avec le concours puissant des enfants de cette cité, (tous alors adeptes du vodun) le lieu de culte catholique dont les mérites impressionnèrent tellement Sa Sainteté Jean-Paul II qu’il l’érigea en Basilique. Distinction suprême. François Steinmetz aura-t-il, lui aussi, impressionné les Ouidaniers à un tel degré, nous aura-t-il tant aimés, l’aurons-nous tant aimé, la fusion aura-t-elle été si forte qu’il fallût rebaptiser l’enfant d’Alsace pour en faire l’enfant illustre de Ouidah ?
Pour tenter de comprendre, l’on pourra toujours suggérer que Ouidah abrite un cosmopolitisme intégré, apaisé et tranquille, qu’il n’en est d’ailleurs pas à un syncrétisme près, que les deux puissances normalement antagonistes s’y tiennent depuis longtemps face à face dans un respect mutuel qui ne se dément pas, que cette ville dite ‘‘capitale du vodun’’ n’a pas trouvé mieux que la fête liturgique catholique de l’Immaculée Conception pour le rassemblement annuel et festif de ses fils et filles.
Mais en quoi Ouidah serait-il plus syncrétiste que Savalou ? Après avoir soupiré en vain vers l’Immaculée Conception et ayant compris qu’il ne fallait pas énerver Ouidah, Savalou s’est rabattu sur l’Assomption, fête liturgique catholique de l’emportement de la Sainte Vierge au ciel par les anges : et c’est ce jour-là que les Savalois se réunissent pour célébrer leur unité. Pourquoi ce jour-là et pas un autre ? Question valable pour Porto-Novo, très fier de ses traditions, qui refuserait mordicus d’échanger Ajacê contre Xogbonù, n’échangerait pas un seul de ses ‘‘zangbétó’’ rustiques contre mille ‘‘kluitó’’ chamarrés de Ouidah. Cette espèce d’irrédentisme n’aura pourtant pas empêché Porto-Novo d’aller chercher La fête liturgique catholique de l’Epiphanie pour célébrer l’unité de ses fils et filles.
Mais les plus forts, si l’on ose dire, ce sont les fils et filles de Grand-Popo qui célèbrent ‘‘Nonvitcha’’ en la fête liturgique catholique de la Pentecôte, comme ils l’ont fait dimanche dernier en grande pompe et sous la pluie. Ayant cause commune avec Pâques, la Pentecôte n’est pas célébrée à date fixe, et ce n’est donc pas une image que de dire que nos amis pêcheurs attendent chaque année que ce soit le Vatican qui leur dise à quelle date ils doivent célébrer la fête de leur unité, au lieu que dans les cas précédents, le Vatican a fixé les dates une fois pour toutes. Nonvitcha et autre fêtes susdites dépendent cependant du Vatican.
Paradoxe ? Mystère ? Un air inavoué, une aire inavouée de civilisation catholique ? Surtout ne pas prendre les considérations qui précèdent pour un simple divertimento, comme si tout cela ne pouvait pas avoir un sens profond qui nous interpelle. L’éternelle virginité de Marie et leur propre histoire auront fait concevoir aux Ouidaniers une citoyenneté universelle à base tout simplement de respect mutuel. Au pied des collines, les Savalois ont un sen inné de l’élévation, et il leur fallait l’Assomption. Les fils et filles de Porto-Novo auront établi un lien ténu mais significatif entre leurs ‘‘zangbétó’’ noctambules et les Rois Mages partis de nuit à la rencontre de la Révélation. De toutes parts éclairés par la lumière de la mer, les fils et filles de Grand-Popo étaient comme prédestinés à désirer intimement les lumière du Saint Esprit. Sens profond de l’intime catholicité du Bénin ? Voire.
