Il est une seule règle de vie : ne pas altérer le principe, ne pas fausser les chiffres. L’image des chiffres parle clair en ce qu’elle permet de montrer sans détour qu’il est aberrant d’établir que 3+3=7 ou 4 ou 9 au motif qu’un tel mode de calcul fait gagner de substantiels avantages. Dans l’instant immédiat, il peut être ”rentable” de fausser les chiffres, mais dans le lointain plus ou moins proche, les chiffres faussés vous rattrapent toujours en somme de malheurs individuels ou collectifs. La célèbre interrogation de Jésus ne laisse pas de doute là-dessus : ”Cueille-t-on des raisins sur des épines ?”. Ce à quoi la sagesse béninoise répond sans circonlocution : ”L’on ne récolte point du souchet quand on a semé des arachides”.
Sachant cela et que chaque chose doit tenir sa place dans l’univers et servir ce que de droit au risque de quelque avalanche aux conséquences désastreuses pour l’individu ou pour la collectivité, pourquoi enlevons-nous sens et raison à nos grèves en altérant le principe de la grève ? La grève est un outil inventé par les travailleurs pour amener à toujours plus de justice l’employeur volontiers préoccupé par ses intérêts et peu soucieux de ceux de ses employés. Amener à toujours plus de justice. Or voici que, chez nous, la grève est devenue un jouet pour adultes en mal de sinécure ; la grève pour la grève constitue l’activité (si c’en est une) préférée d’une certaine catégorie de travailleurs. L’on entre en grève comme l’on dit bonjour. L’on s’y installe comme dans l’antichambre de l’éternité. On arrête tout et l’on prend plaisir à se tourner les pouces. On fausse les chiffres, on altère le principe, au risque de trouver malheur en chemin pour soi-même et pour les autres autour de soi. Le principe ici se décline en trois points :
- Le travailleur peut faire grève quand il appartient à un syndicat dont il détient la carte de membre contre le paiement régulier de ses cotisations. Est-ce bien le cas chez nous ? Sinon, c’est injuste, et l’univers le traduira inévitablement en dettes lourdes à lui rembourser.
- Le travailleur peut faire grève lorsqu’il détient la preuve que, grâce à son travail, son employeur a fait des bénéfices substantiels qu’il rechigne à partager avec lui par le relèvement de son pouvoir d’achat. Est-ce bien le cas chez nous ? Sinon, c’est injuste, et l’univers le traduira inévitablement en dettes lourdes à lui rembourser.
- Le travailleur gréviste accepte naturellement que son employeur défalque de son salaire les jours non travaillés, charge au syndicat, sur la base des cotisations, de combler le manque à gagner pour cause de grève. Est-ce bien le cas chez nous ? Sinon, c’est injuste, et l’univers le traduira inévitablement en dettes lourdes à lui rembourser.
Dettes particulièrement lourdes dans le cas des enseignants qui entreraient en grève sans s’être d’abord assurés de l’accomplissement du principe tripartite ci-dessus énoncé. L’enseignant (un professeur bien inspiré préférait dire ”en-seigneur”) est maître en charge de disciples à former pour la vie et à faire citoyens pour la cité. Que devient la vie dans la cité avec des citoyens formés par des maîtres qui auront tout le temps altéré le principe ?
Ne nous y trompons pas : ”Comme on fait son lit, on se couche”. Dieu ou Diable n’est dans aucun des lieux où nous allons le chercher, il est en nous et nulle part ailleurs. La somme de nos actes beaux et bons fait exister Dieu, le bonheur. La somme de nos actes mauvais et laids fait exister Satan, le malheur. Si nous ne pouvons être constamment sur le terrain ascendant et difficile du Beau et du Bien, efforçons-nous tout au moins de n’être pas toujours sur le terrain déclive et facile du mauvais et du laid. Efforçons-nous de maintenir l’équilibre - oh que non ! - plutôt le déséquilibre qui fait pencher constamment la balance en faveur du Beau et du Bien. Sinon, comme l’on dit dans les casernes, notre compte est bon.
Au demeurant, gardons sens et raison à nos grèves pour qu’elles ne soient point le lieu de l’injustice que réprouve l’univers.
Roger Gbégnonvi
